Interview
27.11.2025
Par
Lauren Boudard
Dans les années 70, une vague de journaux écologiques et alternatifs déboule dans les kiosques : Le Courrier de la Baleine, La Gueule Ouverte, Le Sauvage. Écoulés à des dizaines de milliers d’exemplaires, ils explosent contre toute attente les records de vente. Dans ce joyeux bordel et avec ses couvertures tout feu tout flamme, Le Sauvage s’impose rapidement pour annoncer gaiement l’avènement de la décroissance et la fin de l’automobile. 50 ans plus tard,Ghislain Nicaise, l’un des artisans du Sauvage, a répondu à nos questions, « sans avoir révisé ». Papy cool.

En juin 1972, quatre jeunes chercheurs au MIT, Dennis Meadows, Donella Meadows, Bill Behrens et Jørgen Randers, à peine 100 ans combinés à eux quatre, décrivent en une synthèse l’impact ravageur de l’activité humaine sur la planète. Ils ne le savent pas tout à fait encore, mais avec les Limites de la croissance, la petite bande d’étudiants est sur le point de siffler la fin de la récré pour l’humanité, on efface la marelle, et on remballe. Celui qu’on retiendra comme le rapport Meadows (et tant pis pour les deux autres) est la première « bombe » à annoncer le délabrement à venir de notre système, le premier modèle mathématique à révéler une évidence : notre civilisation ne peut plus poursuivre son rythme de croissance dans un monde aux ressources finies. Étonnamment, le rapport de 125 pages se vend à 10 millions d’exemplaires : un best-seller est né.

« Ce numéro ne s'adresse pas aux hommes qui s'aveuglent pour être heureux »


C’est précisément à ce moment, dans un contexte de revendications anticapitalistes et soixante-huitardes, que Le Nouvel Obs  consacre son premier hors-série à l’écologie avec un titre coup de poing : « La dernière chance de la Terre ». « Ce numéro ne s'adresse pas aux hommes qui s'aveuglent pour être heureux » prévient l’édito. « À moins d'un redressement extraordinaire, auquel précisément ce numéro prétend contribuer, nous allons vers la mort. ». Pas de pitié pour l’insouciance !  À  la surprise générale, le hors-série s’écoule à près de 250 000 exemplaires et donne l’envie à l’équipe d’en faire un magazine à part entière : Le Sauvage.

Pendant 7 ans, le mensuel indépendant dézingue sans ménagement et s’autorise des unes plus effrontées les unes que les autres : « Faut-il fermer Renault ? », « Vive la crise » ou encore « L’Utopie ou la mort », emprunté à l’ouvrage du précurseur agronome et presque président, René Dumont. Tiré entre 20 000 et 40 000 exemplaires par numéro (soit environ autant que So Foot), Le Sauvage sème les prémices de la révolution écologique sur papier. Et maintenant ? On aimerait vous dire que Le Sauvage est resté sur cette belle et verte lancée. Mais le magazine a disparu en 1980, mis en difficulté pour avoir soutenu le candidat écolo à la présidentielle, et gêné celle de François Mitterrand. Cette fois, David n’a pas eu Goliath.

Ça ressemblait à quoi, l’écologie dans les années 70  ? 

Ghislain Nicaise : Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans les années 70, l'écologie n’était nulle part ! C'était un truc de chapelle, un sujet porté par quelques groupuscules, dont une majorité étaient très marginaux. Moi, je m'occupais des Amis de la Terre parce que c'était un des seuls groupes un peu sérieux. À l'époque, les Amis de la Terre avaient publié tout un tas d'ouvrages qui ont contribué à vulgariser ces questions, comme le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, publié en 1972 par le journal de l’association.

 

Justement, comment a été reçu à l’époque la publication de ce qu’on appelle maintenant rapport Meadows ? 

G. N. : Il y a plein de choses qui sont arrivées en même temps et qui ont créé une espèce d'éclosion dans les années 70. C’est vrai que le rapport Meadows a aidé à diffuser ces idées qui étaient encore très très minoritaires. Mais au même moment, il y a aussi eu les premiers chocs pétroliers, et le mouvement de mai 68. Il ne faut également pas sous-estimer l'importance du mouvement hippie à l’époque. Il faut bien comprendre que ces communautés ne tournaient pas qu’autour de la fumette, il y avait des groupes engagés dans l'agriculture bio par exemple. C’est d’ailleurs à cette époque que l’agriculture biologique vraiment productive a commencé ! 

Mais dans les années 80, Le Sauvage disparaît,La Gueule Ouverte aussi… qu’est ce qui se passe ? 

G. N. : Dans les années 80, le mouvement est un peu retombé, effectivement. D’abord parce que la situation s’est normalisée dans les esprits. Et puis, parce que le fondateur de La Gueule Ouverte est décédé, et que la revue n’y a pas survécu très longtemps. Le Sauvage, lui, s’est arrêté faute de moyens et de soutien. C’est finalement sur Internet qu’il renaîtra de ses cendres, bien plus tard…

 

Dans l’histoire de l’écologie, médias et politique semblent toujours intimement liés. Pensez-vous qu’un média écologique soit forcément un média militant ? 

G. N. : Si on est un média tout court, on est militant ! Même Le Point est militant ! Par exemple, dès qu’on parle d'agriculture, on se positionne dans une guerre extrêmement dure avec d’un côté le gros FNSEA, dans sa position de Goliath, et de l’autre, les petites confédération paysannes. Dans les années 90, je me rappelle que les écolos avaient dit « notre victoire sera culturelle ou ne sera pas ». Eh bien ça reste plus vrai que jamais. Il faut que culturellement les gens se préparent à vivre différemment. Convaincre la population, faire rentrer ces idées dans la culture globale, c’est un travail de fourmi, mais on voit bien que ça a progressé. Aujourd’hui, il y a encore bien-sûr des gens qui sont contre, mais il y a très peu de gens, de moins en moins en tout cas, qui n'en ont pas entendu parler. Ça c'est complètement nouveau. 

Vous n’avez pas l'impression que l’écologie reste quand même un sujet marginal pour beaucoup de gens ? 

G. N. : Il faut se rendre compte à quel point la situation a évolué. Je ne parle pas des dernières présidentielles, qui ne sont pas exemplaires pour ça, mais celle d'avant… Benoît Hamon, historiquement, c'est quand même important ! Il s’est réclamé de la décroissance ! C'était non seulement la première fois que quelqu'un se réclamait la décroissance aux présidentielles, mais c'était quelqu'un qui représentait théoriquement le PS. Résultat, aujourd’hui, quand bien même c’est pour le rejeter, les citoyens se situent par rapport à ce concept de décroissance. 

 

Alors du coup, le traitement médiatique, c’était pire avant ? 

G. N. : Pas forcément. Je me souviens d’un article du Monde sur le pétrole. Alors que tout le monde attendait une pénurie, le Monde avait titré « Il reste trop de pétrole ». L’idée que ce n’était pas la pénurie de pétrole qui allait nous poser problème mais son excès, pour moi ça a été une révélation. Et c’est marrant, parce que les pics sont souvent vus comme des catastrophes, alors que ça peut aussi être vu différemment. En fait, nous devrions plutôt considérer les pics comme quelque chose qui nous oblige à nous réguler. Il y avait aussi ce dessin humoristique du Sauvage, dans lequel un scientifique dit “On est en train de détruire la planète !” et auquel des officiels rétorquent “Vous pouvez pas formuler ça dans des termes vagues et obscures que tout le monde puisse comprendre ?”. Ce dessin résume vraiment toute la situation, d'hier comme d'aujourd'hui. 

 

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