
On prend le métro 8. La station République est fermée mais c’est pas lié à la manif, ça fait un moment déjà, il y aurait des problèmes d’infiltration d’eau. On descend à Strasbourg Saint-Denis, et on fait le reste à pied.
On se retrouve avec plein de gens qui marchent dans la même direction, entre copains. On fait un arrêt express à la pharmacie pour une boîte de sérum phy, parce que la rumeur court : la police contrôlerait les gens aux abords de la place et confisquerait masques, lunettes et sérum. Alors on fait ce que tout citoyen responsable ferait : on en cache partout. Dans les poches, dans les chaussettes, dans les caleçons. Parce que vous savez, le sérum phy en manif, c’est un sacré produit de contrebande…
Sur le chemin, une fille brandit une pancarte « Masque, Sérum, Servez-vous ». Un peu plus loin, un mec distribue des masques à qui en veut. On n'est même pas encore arrivés et la solidarité est déjà là.
Un barrage, quelques policiers en mode cowboys appuyés contre leurs camions, et nous y voilà : on est Place de la République, il est 13h30 et quelques, et ça sent déjà un peu la lacrymo.
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À droite, près des fast-foods, la fanfare s'en donne à cœur joie. Les gens dansent, claquent des mains, on entend des siamo tutti antifascisti et une bonne salve de « BOUUUH » chaque fois que la police tente un mouvement.
Petit point technique : je fais 1m60. Donc pour voir quelque chose dans une foule, c'est pas idéal idéal. Alors je me repère comme je peux, aux mouvements de foule. Quand tout le monde recule, je recule. Quand tout le monde tousse, je tousse. Et quand tout le monde court, bah j’essaye de pas me faire écraser. Sur la statue, plein de jeunes se sont hissés jusqu'en haut, le socle est entièrement tagué. Elle est belle Marianne quand elle est colorée comme ça. Des fumigènes rouges s'allument, on avance vers le centre de la Place. Des feux d'artifice partent dans le ciel : vive la révolution.
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Ça fait près d'une demi-heure qu'on entend des explosions et qu'on se prend de la lacrymo. On passe notre temps à avancer et reculer vers l'endroit d'où partent les tirs pour essayer de comprendre ce qui se passe. Ça a l'air de venir de la rue du Faubourg-du-Temple. La manif devrait commencer. Les gens sont là avec leurs pancartes, trop contents, mais noyés dans de grosses vapeurs de lacrymo. Un mec déguisé en Mario passe en courant, les yeux rouges. Game over, Mario.
Tout le monde tousse, le sérum phy circule de main en main, on crie ACAB. Des gens passent avec des enceintes, chacun sa musique, ça fait une bande-son un peu chaotique mais sincère. Collé à une bouche de métro, il y a même un stand qui vend des livres de révolte et d'Histoire. Faut croire, on a l'insurrection cultivée.
Et puis on finit par comprendre qu'une partie du cortège s'est bel et bien élancée. La rue est remplie à perte de vue, direction place de Clichy, le trajet autorisé par la préfecture. En partant, on passe devant un abribus en miettes, le verre partout par terre. Dessus, Spider-Man et plusieurs personnes en manteau de l'Akatsuki* font des tractions sous les applaudissements amusés de leur public.
Ndlr : l'Akatsuki*, c'est l'organisation de méchants de Naruto, reconnaissable à ses longs manteaux noirs à nuages rouges. Oui, des ninjas criminels faisaient des tractions sur un abribus.
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Puis on entend une grosse détonation. Derrière nous, un kiosque prend feu, les gens s'empressent de s'en éloigner. Une fille passe à côté de moi, pancarte sous un bras, téléphone dans l'autre, en train d'appeler les pompiers.
Et là, c'est parti. La manif est extrêmement joyeuse. On avance très lentement parce qu'il y a beaucoup, beaucoup de monde. Ça chante, ça danse, ça distribue des tracts. Ewen et Rafael apprennent les slogans. Siamo tutti antifascisti leur pose quelques soucis de rythme, ils font toujours un clap de trop ou deux de moins, mais c’est pas grave ça viendra.
Et puis il y a les drapeaux. Plein de drapeaux différents. Et il y a aussi des drapeaux français partout, brandis, noués autour des épaules. Et à un moment, quelqu'un lance La Marseillaise, et tout le cortège reprend. Des milliers de voix, en plein boulevard. On chante « Aux armes citoyens », et ça donne des frissons. Parce que c'est ça, notre France : celle qui descend dans la rue, qui chante ensemble, qui se refile du sérum phy entre inconnus. Pas celle des fachos qui croient pouvoir se l’accaparer pour exclure.
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Un monsieur grimpe jusqu'en haut d'un feu rouge et colle des stickers sur les caméras radars autour. La foule s’embrase. On n'a jamais autant applaudi un monsieur sur un feu rouge. Quelques minutes plus tard, un camion de pompiers arrive, sûrement pour le kiosque, et se fait acclamer comme une équipe de foot qui rentre au pays. On parle de tout et de rien, on suit sur nos téléphones ce qui se passe ailleurs. Apparemment c'est plus tendu à Bastille, et certains se dirigeraient vers l'Élysée.
Comme d'habitude, il y a ceux qui nous filment depuis leur balcon avec du mépris plein les yeux, et ceux qui nous regardent passer à travers la vitre de leur resto huppé, fourchette en l'air. C'est les Hunger Games. De l'autre côté, des papys et des mamies nous font coucou, et certains ont accroché de grosses banderoles très explicites à leurs balcons, du genre « MACRON EST UN GROS CON ».
Ewen et Rafael sont très contents, un peu excités, à l'affût, ne sachant pas trop où regarder tellement il y a de choses à voir. Ils s'accrochent aux pancartes, surtout celles dont ils ont les références. Grand succès pour toutes celles sur Louise Montangon et son grand front. On en parle, de cette fille qui prend tant de place dans les médias et qui n'a sûrement jamais mis un pied en manif. Qui parle de loin sans avoir vu le soutien, l'allégresse, la solidarité et la joie qui se dégagent de ces moments-là. On croise le stand du NPA où des militants distribuent des stickers, notamment sur Parcoursup. Ewen en colle un fièrement sur son sweat. C’est toujours un petit moment culte pour une première manif.
Rafael nous quitte. Il nous remercie, super content et en même un peu déboussolé. Il me racontera plus tard par message qu'il sait désormais pour qui voter en 2027. Affaire à suivre. Avec Julien et Ewen, on continue. On parle des blocus de facs, de la répression policière, du traitement médiatique de tout ça. Et surtout de la suite : est-ce que le mouvement va tenir ? On y croit très fort.
On passe devant la gare du Nord et c'est la première fois qu'on recroise vraiment la police. On avait presque oublié qu'ils existaient, happés par la foule, la bonne ambiance, les chouettes pancartes et les déguisements (recensement du jour : plusieurs Mario, des chevaliers avec la full panoplie et des Luffy). Ewen nous quitte à son tour, très content, et espère qu'on remettra ça vite.
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On fait une pause à Barbès. On en a plein les pattes, ça fait des heures qu'on marche. Il y a un peu moins de monde, mais l'entrain ne s'est pas essoufflé. Au-dessus de nous, les métros aériens passent et klaxonnent en soutien. La RATP est avec nous, ou au moins ses conducteurs. C'est plus éparpillé, moins en mode gros cortège. On longe les sex-shops et les kebabs devant lesquels il y a pas mal de queue. Il est bientôt 18h et on a la dalle.
Un dernier effort, Pigalle, et nous voilà place de Clichy. Les gens sont assis, debout, partout, en train de parler, de rire, de souffler, de célébrer ce beau cortège. Il y a de la musique, une battle d'aura s'organise. On entend dire que ça bougerait plus du côté des Champs-Élysées, ce qui expliquerait pourquoi il y a si peu de CRS ici. Avec Julien, on se regarde. On aimerait quand même aller jeter un œil.
Parce qu'imaginez. Imaginez qu'on se réveille demain et qu'une nouvelle République ait commencé. On ne voudrait rater ça pour rien au monde.
On descend du métro à Invalides. Le pont Alexandre III est complètement bloqué, la police est partout. Des touristes sont agrippés à la balustrade, le nez dans leur téléphone, en train de filmer une masse de fumée qui s'échappe non loin de la Concorde. Welcome to Paris. On essaie d'avancer pour voir de plus près, mais impossible, les ponts sont bloqués de partout. De l'autre côté, on voit des silhouettes en noir s'agiter, des volutes de fumée, des gyrophares bleus. On longe la Seine jusqu'à enfin trouver un pont ouvert, la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, où plein de gens sont comme nous, à chercher un peu où continue la mobilisation.
Sous nos pieds, les bateaux-mouches continuent de circuler comme si de rien n'était, remplis de touristes qui ne savent plus où donner de la tête. Avec Julien, on ne peut pas s'en empêcher : on se met à imiter les guides, micro imaginaire à la main. « And on your left, ladies and gentlemen, the French Revolution. Please keep your hands inside the boat. » Des touristes nous font coucou et on leur fait coucou aussi : c’est là tout l’art de la diplomatie internationale.
En face, un groupe s'auto-organise avec les chaises des Tuileries, vous savez les chaises vertes cultes, pour faire un barrage sur la route. Les voitures ne peuvent plus passer, les manifestants s'assoient sur les chaises. Et le plus fou dans tout ça : pas un klaxon, personne qui sort énervé de sa voiture, les gens attendent paisiblement. Plusieurs manifestants proposent en rigolant d'installer un péage pour financer le blocus.
En remontant vers le Louvre, on tombe sur un feu géant, avec du grillage et des parpaings dedans. Un militant passe à vélo en hurlant « C'EST LA RÉVOLUTIOOOON » et tout le monde applaudit. Au niveau du pont Royal, la circulation est au ralenti. Un énorme camion klaxonne en rythme avec les manifestants, qui s'empressent de s'y accrocher en criant de joie : le poids lourd est des nôtres.
On traverse les jardins, on passe devant la Pyramide. On y croise des gens avec de gros sacs de shopping Yves-Saint-Laurent et autres, et l'air très pressé de rentrer chez eux. Plus loin, les grandes vitrines : plusieurs d’entre elles ont été éclatées, le sol est jonché de débris de verre. On consulte frénétiquement nos téléphones. Les gens seraient à une centaine de mètres de l'Élysée, certains racontent que des militants auraient réussi à entrer. On discute avec deux manifestantes qui arrivent de Strasbourg–Saint-Denis : apparemment là-bas ça continue de manifester à fond, ça brûle de partout, il y a beaucoup de policiers, beaucoup de violence. Elles nous demandent par où aller. On leur explique que tout le secteur est barricadé, c’est une fin de partie pour nous aujourd'hui.
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On s'endort quelques heures plus tard, les jambes en compote, les yeux encore un peu piquants, avec l'espoir un peu fou de se réveiller le lendemain dans un nouveau monde. Et quoi qu'il arrive demain, après-demain, la semaine suivante, il faut le dire : bravo. Bravo d'abord aux lycéennes et lycéens. À ceux qui bloquent leurs bahuts au petit matin depuis des semaines, qui se font gazer avant même d'avoir le bac, qui se prennent la répression en pleine figure et qui reviennent quand même le lendemain. Ils ont 15, 16, 17 ans et ils tiennent bon. On raconte de partout que la jeunesse ne s'intéresse à rien : et pourtant elle était bien là samedi, devant, en première ligne, et elle a plus de courage que les 3/4 des gens qui la commentent à la télé.
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Bravo aussi à tous les manifestants. À celles et ceux qui ont marché de République à Clichy derrière la fanfare, mais aussi aux autres, qui étaient à Bastille, à Strasbourg–Saint-Denis, devant l'Élysée, et partout ailleurs en France. Bravo aux papys et mamies des balcons, au monsieur du feu rouge, à Mario les yeux rouges, à mon copain, à mes frères, et à toutes celles et ceux qui n’étaient pas dans la rue mais de tout cœur avec nous.
On a montré que la France, c'est tout ça : une France joyeuse, solidaire, un peu bordélique, qui tousse à cause de la lacrymo mais qui continue de chanter quand même. Vive la révolution, et vive la France.
Photo de couverture : Porte Saint-Denis, 17 octobre 2026 17 octobre 2026 ©Diwan Bertrand-Bourlaud @diw1__