Analyse
12.10.2026
Par
Martin Lafréchoux
En ce moment, devant les lycées bloqués de Seine-Saint-Denis comme ailleurs, on chante l'hymne française en agitant du bleu-blanc-rouge. Une mauvaise surprise pour ceux qui se croyaient propriétaires exclusifs du tricolore depuis un demi-siècle... Ce bout de tissu a pourtant changé de mains plus d'une fois ! Étendard républicain, emblème revanchard, symbole de la Libération, puis chasse gardée du FN. L’extrême droite a mis des décennies à le confisquer, et en une Marseillaise, les lycéens du 93 viennent le lui disputer.

Mai 2026. Les rappeurs Landy et Tiakola essuyaient un torrent de haine raciste pour avoir osé chanter devant un drapeau tricolore estampillé 93, dans le clip de la chanson « Ronnie Kray ». Ce n'est pas la première polémique autour d'un drapeau ni la première fois que la jeunesse des banlieues subit un procès en francité. L’extrême droite française s’accapare le drapeau national depuis des décennies, dont elle s’estime dépositaire et garante, et ne tolère pas qu'il soit levé par d'autres qu'elle en dehors des stades. Peut-on encore se le réapproprier ?

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symbole républicain ou patriote ?

On apprend tous à l'école l'histoire du drapeau tricolore : proposé par Lafayette en 1789, il associe le blanc traditionnel des rois de France au bleu et au rouge, couleurs de la ville de Paris, pour devenir le drapeau de la première République française. Au 19e siècle, ce drapeau reste avant tout un symbole républicain, brandi par la gauche de l'échiquier politique pour se distinguer des nostalgiques de la monarchie. Après la défaite de 1870 contre l'Allemagne, le sens du tricolore glisse progressivement pour incarner plutôt un patriotisme belliqueux et revanchard, avant de devenir en 1945 un symbole de la France gaullienne, celle qui a résisté et retrouve sa liberté (tout ça en simplifiant beaucoup).

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Dès les années 60, pour la génération de hippies qui élira François Mitterrand en 1981, le drapeau en vient à représenter les vieux qui radotent, le service militaire, et plus généralement une France passéiste, colonialiste et réactionnaire. On s'en méfie, on s’en moque volontiers, on ne le sort plus guère. L'extrême droite profite de cette défiance générale pour lancer une grande opération d'appropriation du drapeau tricolore. Le Front national, fondé en 1972 par d'anciens Waffen-SS et des nostalgiques de l’Algérie française, récupère habilement les couleurs que le reste de la société lui abandonne, multipliant les symboles cocardiers et créant la fête des Bleu-Blanc-Rouge (ou BBR) en 1981, en réaction à l’arrivée de ministres communistes au gouvernement. Présentée comme une réponse à la fête de l'Huma, c’est une sorte de kermesse qui associe un discours de Jean-Marie Le Pen, un bal, une grand-messe catholique, et des stands qui vendent du merch tricolore. À l’époque, le FN recueille moins d’un pour cent des suffrages aux législatives, mais la fête des BBR permet à tous les fachos et sympathisants du pays de se retrouver en région parisienne pour remplir les caisses du parti. 

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Et plus le FN progresse dans les urnes au fil des années 80 puis 90, plus le drapeau tricolore devient suspect aux yeux d'une population qui ne le voit plus tellement ailleurs, hormis le 14 juillet et dans les défilés d'anciens combattants. L’extrême droite a réussi son OPA sur le drapeau, et le reste de la population vit dans l’idée que le simple fait d’être français n’est pas une raison de pavoiser.

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L’effet Zizou

La tendance s'inverse subitement en 1998. L'organisation de la Coupe du monde de foot en France, et le succès inattendu de l'équipe nationale après des années de disette footballistique, remettent le drapeau tricolore à la mode. Le FN, qui ne s'était pas privé de mettre en doute le caractère authentiquement français des joueurs racisés, est obligé de se mettre en sourdine et d’accepter que le drapeau redevienne celui de tous.

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Après la victoire face au Brésil, c'est un feu d’artifice de drapeaux tricolores et d'images de joie de l'équipe vainqueure, dont beaucoup de joueurs sont issus de l’immigration. Médias et commentateurs parlent alors volontiers d'une France « black-blanc-beur » plutôt que bleu-blanc-rouge, heureuse et vivant dans l’harmonie, comme si le succès au foot avait soudain aboli le racisme. 

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Ce n’est pas nécessairement l’avis des personnes racisées. Dans le formidable documentaire DJ Mehdi - Made in France, Kery James raconte les débats qui agitaient alors le groupe Ideal J (est-ce que les joueurs noirs et arabes devraient jouer pour l'équipe nationale d'un pays qui ne veut pas souvent d'eux ?) et l'amertume de voir une France qui, jusque-là, n'aimait guère les enfants de ses banlieues, se poser soudain en modèle de tolérance et d'intégration. C'est ainsi qu'il faut lire la couverture de leur album de 1999 : une main noire serrée rageusement sur un drapeau tricolore, et le titre Le combat continue. Pour enfoncer le clou, leur tournée du printemps suivant s'appelle « Ideal J honore sa patrie ». Aïe, ça pique.

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Le combat continue (1998) - Ideal J

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Le poids de 2015

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L’équipe de France gagne encore l’Euro 2000, mais quand la fête se termine, les drapeaux repartent au placard. Dans les années qui suivent, en dehors des grands évènements sportifs, le bleu-blanc-rouge redevient la propriété symbolique de l'extrême droite. On oublie la grande communion nationale de 1998 sitôt que la défaite revient – après le fiasco de la Coupe du monde 2010, les critiques envers les joueurs racisés ou musulmans pleuvent à nouveau. Ségolène Royal, candidate socialiste à la présidentielle de 2007, n’est guère prise au sérieux quand elle suggère que tous les Français devraient avoir un drapeau tricolore chez eux. Et dès 2012, on reproche à François Hollande les drapeaux algériens ou marocains brandis place de la République le soir de son élection. 

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Un nouveau tournant arrive en 2015 : en réponse aux attentats du 13 novembre, le président Hollande demande aux Français de mettre un drapeau devant chez eux lors de la journée d’hommage aux victimes. C'est le point de départ d'un livre touffu de Laurent Le Gall et Philippe Lagadec, La République du vent, pour lequel ils ont rencontré et interrogé les personnes qui avaient mis un drapeau à leur fenêtre à Brest, ce 27 novembre 2015. Même si assez peu de personnes l’ont fait, finalement, ce geste symbolique amorce un retour palpable du tricolore dans l'espace public (et sur les emballages de biscuits). 

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La République du vent - Laurent Le Gall et Philippe Lagadec

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L’enquête de Le Gall et Lagadec s’est poursuivie pendant dix ans, au fil desquels ils ont interrogé les mêmes personnes à plusieurs reprises, pour voir comment évoluait leur rapport au tricolore. Le drapeau, expliquent-ils, est une «surface de projection», un signifiant flottant qui se charge de ce qu'on veut bien y voir, et dont le sens varie au gré des époques et des contextes. Les personnes interrogées dans leur livre ont souvent un rapport ambivalent au drapeau, entre histoire familiale chargée d'émotions, fierté patriotique, et répugnance à pavoiser «comme un Américain». Le sens attaché au drapeau est propre à chacun, plus ou moins fort selon l'histoire personnelle, le bord politique, les souvenirs qui s'y attachent. Même si la majorité des personnes appartiennent à un groupe relativement neutre vis-à-vis du drapeau tricolore, le pavoisement de 2015 semble lui avoir redonné du poids, du corps. Mais même ceux qui disent maudire tous les drapeaux et toutes les frontières n’y sont pas indifférents. 

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Sympa l’ambiance

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En 2018, l'équipe de France gagne à nouveau la coupe du monde de foot, et le bleu-blanc-rouge revient en force. Mais en vingt ans, l'ambiance a changé. Le Gall et Lagadec, en dépit de la richesse des réponses recueillies, constatent d'ailleurs un certain durcissement des positions chez les personnes interrogées entre 2015 et 2025, une « mono-sémantisation » du drapeau. Une des personnes voudrait par exemple ajouter « laïcité » à la devise nationale. Corollaire du drapeau, le mot « républicain » se trouve mis à toutes les sauces par des réactionnaires de droite comme de gauche, pour justifier un discours pas très éloigné de celui du RN : islamophobie et xénophobie, panique autour du « séparatisme », obsession pour le saucisson et le pinard... et le drapeau tricolore, que de nombreux politiques de tout bord ont proposé de faire lever dans les écoles, au fil des années, pour inculquer le patriotisme à une jeunesse toujours un peu suspecte. 

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Ce contexte d’inquiétude générale sur l'avenir et de repli identitaire est d'ailleurs propice aux crispations sur les drapeaux – et pas seulement le tricolore. Les polémiques se succèdent à tout propos : drapeaux algériens ou marocains brandis pour un mariage, drapeaux palestiniens décrochés des mairies par les préfectures quand celui de l’Ukraine n’avait pas posé de difficultés quelques mois plus tôt. Dernièrement, c’est l’obligation de faire flotter le drapeau européen aux côtés du drapeau français sur le fronton des mairies qui a déclenché l’ire de la droite et de l’extrême droite. Même le rainbow flag, qui semblait devenu consensuel, finit par redevenir une pomme de discorde quand les mairies basculent à l’extrême droite. 

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Bizarrement, brandir un drapeau breton ne déclenche guère d’accusations de séparatisme (et heureusement, parce que sinon on n'en aurait pas fini). Les controverses se cristallisent toujours autour des thématiques clairement marquées à droite : rejet des minorités sexuelles, repli national, soupçon permanent vis-à-vis des français issus de l’immigration. C'est cela et cela seulement que le drapeau tricolore signifie pour eux, un drapeau du nous contre eux. 

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Perpétuellement soupçonnés de communautarisme, désormais de séparatisme, les Français issus de l’immigration se retrouvent à devoir réaffirmer des vérités simples : le drapeau du pays est aussi le leur. C’est en réponse à Marion Maréchal, qui avait exigé et obtenu l’annulation de sa participation à la commémoration de la bataille de Verdun, en mai 2016, que Black M avait sorti le single « Je suis chez moi », qu’il chante sur scène entouré de drapeaux tricolores. On est loin de la rage militante d'Ideal J, mais le simple fait de voir un artiste noir associé au passé militaire de la France ou à son drapeau suffit à faire grincer les dents. C’est la même chose avec la dernière polémique en date. Landy et Tiakola ont-ils brûlé ou insulté le drapeau français ? Même pas : Landy explique « On l'avait fait en mode on est fiers de venir du 93, de la France, c'est chez nous, c’est chez vous, c’est chez tout le monde ».

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Clip officiel du titre « Ronnie Kray » (2026) de Landy ft. Tiakola

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« La France, c’est nous »

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Dans ce contexte, peut-on encore arracher le drapeau tricolore aux fachos ? En tout cas, on peut essayer, et on aura compris que ce sont souvent les rappeurs qui s’y emploient. En juillet 2024 à Paris, lors d’un grand rassemblement contre l’extrême droite, Prince Waly affirmait à la tribune : « La France c’est nous. Il est à nous ce drapeau, on va pas le laisser aux fachos. Moi je suis fier d’être français. » Le rappeur rennais Soli, récemment visé par une plainte de Jordan Bardella pour sa chanson « Un facho KO », disait les choses tout aussi nettement au printemps dernier : « Vive la France, celle qui prône la liberté, l'égalité, la fraternité. Réapproprions-nous ce drapeau, ne le laissons pas aux fachos ».

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En juin 2026, quelques semaines après son featuring avec Landy, Tiakola persistait avec un nouveau tricolore dans le clip de sa chanson Savage. Cette fois, le drapeau français s'y montre revisité par le designer Pierre Bassene : la bande blanche centrale est devenue une étoile. « Ça s’est fait assez naturellement à travers les discussions qu’on a eues autour du fait de vouloir représenter une France qui nous ressemble, sans exclure qui que ce soit », expliquait Pierre Bassene au média Booska-P. « L’idée, c’est de créer le drapeau des minorités qui font briller la France. Le symbole de l’étoile, un peu imparfaite, ça représente le fait de briller en restant fidèle à soi-même. »

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Clip officiel du titre « Savage » (2026) de Tiakola

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Finalement, l’histoire et l’origine du drapeau importent peu – on a vu les immenses mouvements de jeunesse en Indonésie, au Népal ou à Madagascar s'emparer du drapeau de One Piece pour en faire l'étendard de leur rejet de la corruption et de l'autoritarisme. Ce qui compte, c’est ce que chacun y voit. Alors peut-être que c'est de ça qu'on a besoin : le drapeau d'une France qui ressemble à tous ses habitants et qui les rassemble.

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Cet article est issu du 12ème numéro de Climax, Ma France à Moi, disponible ici

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