Analyse
13.10.2026
Par
Ayumi Thibaut
Et si l'une des frontières les plus militarisées du monde était aussi l'un des plus grands refuges pour la biodiversité ? C’est le paradoxe de la DMZ, la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées. Interdite aux humains depuis plus de 70 ans, cette bande de terre longue de 248 km et large d’environ 4 km est devenue un véritable paradis pour la faune et la flore.

Le soleil tombe sur Cheorwon, une petite ville de Corée du Sud située à quelques kilomètres de la frontière nord-coréenne. En ce mois de juin 2026, des milliers de festivaliers dansent devant la scène du DMZ (Demilitarized Zone) Peace Train Music Festival. La devise de l'événement : « Dansons pour un monde sans frontières ! ». Sud-Coréens, Américains, Indonésiens, Anglais et bien d’autres se retrouvent ici, réunis par la musique. En déambulant sur le site, un stand, installé devant un bâtiment en ruine, attire l’attention. À travers des archives, il invite les visiteurs à réfléchir à la coexistence pacifique, en évoquant la séparation entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Car entre le festival et la Corée du Nord subsiste un vide. Quatre kilomètres de terres interdites, hérissées de barbelés et envahies par une nature redevenue sauvage : la DMZ (Demilitarized Zone). Cette zone tampon créée au lendemain de la guerre de Corée, continue de matérialiser la division de la péninsule. 

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DMZ Peace Train Music Festival 2026 ©Kim Seung Chul, Sung il Kim, VINPRESS & STILLM45

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Une division « temporaire »

Pour comprendre comment on en est arrivé là, retour en 1945. À l'origine, la Corée du Nord et du Sud ne faisaient qu’un. Mais après 35 ans de colonisation japonaise, la défaite de Tokyo pendant la Seconde Guerre mondiale ouvre une nouvelle bataille d’influences : au nord, l’URSS ; au sud, les États-Unis. Officiellement, cette division ne devait être que temporaire, le temps de stabiliser le pays. La péninsule est découpée au niveau du 38e parallèle, officiellement « provisoirement », le temps de préparer sa réunification. Sauf que le provisoire s’éternise. Chaque camp installe son propre régime et revendique être la seule vraie Corée.

Le 25 juin 1950, les troupes nord-coréennes franchissent la frontière et mettent le feu aux poudres : c’est le début d’une guerre qui fera des millions de morts et durera trois ans. En 1953, un armistice est finalement signé à Panmunjom. Les combats cessent, mais aucun traité de paix n'est conclu. Techniquement, les deux Corées sont donc toujours en guerre. C'est ce jour-là que naît la DMZ, la zone tampon qui sépare aujourd’hui la Corée du Nord et la Corée du Sud.

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Un officier américain et deux militaires sud-coréens surveillant la DMZ ©Edward N. Johnson, U.S. Army Public Affairs Officer

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La frontière tampon

Cette frontière, située à moins de 50 km de Séoul, est censée être l’incarnation de la fracture entre les deux peuples coréens, et pourtant elle est peu à peu devenue un symbole inattendu : celui d’une terre en paix. Ours bruns d’Asie, chèvres de montagne, libellule Angelina, fleur sauvage « Geumgang Bluebell »… la zone tampon de 248 km de long sur 4 km de large abrite près de 6 000 espèces, dont plus d’une centaine menacées. À elle seule, elle concentre près de 40 % des espèces en danger du pays sur un territoire qui ne représente pourtant que 1,5 % de la Corée du Sud  – une statistique établie par l’Institut national d’écologie sud-coréen, la Corée du Nord ne publiant aucune donnée sur le sujet. Épargnée d’activité humaine depuis plus de 70 ans, la DMZ est devenue un sanctuaire unique, aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes réserves naturelles de la péninsule coréenne. Ironie de l'histoire : là où les hommes ne peuvent presque plus vivre, la nature, elle, prospère.

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La cité d’or des scientifiques

Ce sanctuaire naturel hors du commun fascine les scientifiques du monde entier… sans qu’ils puissent pourtant s’y rendre. La seule partie accessible pour certains civils est la CCZ (Civilian Control Zone), une zone tampon supplémentaire située juste au sud de la DMZ, à environ 5 à 20 km de distance de sa limite. La DMZ reste l'une des frontières les plus militarisées de la planète et chaque autorisation d'accès à la CCZ est délivrée au compte-gouttes. Même les chercheurs travaillant avec le gouvernement doivent patienter des mois, avec le risque de voir leur mission annulée au moindre regain de tension entre Pyongyang et Séoul. Autant dire qu'avec les sauts d’humeur de Kim Jong-un, ce scénario est loin d'être exceptionnel... Parmi les rares privilégiés figure le DMZ Ecology Research Institute. Depuis 2004, cette ONG arpente régulièrement la zone de contrôle civile (CCZ), en bordure de la DMZ. Leur journée type : observer, photographier et recenser les espèces animales et végétales qui ont trouvé refuge dans cet immense territoire préservé de l'activité humaine. À chaque expédition, chercheurs et bénévoles collectent de précieuses données sur la faune, la flore, les micro-habitats et les corridors écologiques afin de mieux comprendre cet écosystème et les moyens de le protéger. Mais son rôle ne s'arrête pas à la science. Elle œuvre aussi à sensibiliser le grand public à la valeur écologique de la DMZ, rappelant qu'un territoire marqué par des décennies de guerre est paradoxalement devenu l'un des plus précieux refuges pour des espèces aujourd'hui menacées. 

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Regarder avec les oreilles

Privés d’accès physique, les chercheurs ont dû redoubler d’ingéniosité pour observer la biodiversité… à distance. Une des solutions : l’éco-acoustique. Le principe est simple, on enregistre les paysages sonores avec des magnétophones autonomes, puis on analyse ces sons pour en tirer des informations sur les espèces, les populations et les écosystèmes. C’est notamment ce qu’ont expérimenté l’explorateur de National Geographic Jérôme Sueur, l’écologue française Hortense Serret et une équipe de chercheurs coréens dans la CCZ. Selon Jérôme Sueur, pionnier de l’éco-acoustique, cette approche est particulièrement adaptée à ces zones sensibles, puisqu’elle limite au maximum la présence humaine : il suffit d’installer les enregistreurs et de les laisser travailler jour et nuit. Ici, le son ne sert pas seulement à étudier les comportements, mais aussi à confirmer la présence d’espèces. L’éco-acoustique offre ainsi une véritable « photographie sonore » de la biodiversité, des oiseaux aux mammifères, en passant par les amphibiens et les insectes. 

Faites la guerre pas l’amour 

Certes, depuis 2019, une partie de la CCZ, dans les districts de Yeoncheon et du Gangwon, est classée « réserve de biosphère » par l’UNESCO. Mais la protection reste limitée. Dès 2012, la Corée du Sud avait pourtant proposé d’étendre ce statut à l’ensemble de la DMZ et de la CCZ. Refus de la Corée du Nord : le projet est resté lettre morte. Pourquoi protéger juridiquement cet espace ? Parce qu’il est loin d’être à l’abri. La zone subit plusieurs menaces majeures : les activités militaires, d’abord, qui dégradent durablement les sols et les habitats, et, comme toujours, notre bon vieux changement climatique, qui commence lui aussi à perturber cet équilibre fragile. Même le déminage pose un dilemme. Indispensable pour la sécurité, il peut aussi fragiliser l’écosystème : les mines modifient les sols en explosant, mais leur retrait implique souvent de lourds travaux, avec abattage d’arbres et perturbations massives de la faune et de la flore. S’ajoute enfin la pression humaine. À quelques kilomètres de Séoul, la zone tampon se réduit peu à peu. En juin dernier, le ministère de la Défense de Corée du Sud a annoncé la réduction de la frontière afin d’améliorer le confort des populations locales tout en améliorant l’efficacité des opérations militaires. Elle passera de dix kilomètres de profondeur à six. En avril dernier, le gouvernement sud-coréen a ouvert douze sentiers de randonnée le long de la zone démilitarisée pour promouvoir le tourisme de paix.

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Enfant sud-coréen observant la Corée-du-Nord depuis la tour d'observation de Goseong ©Pierre Boureau

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Des terres sont progressivement rouvertes pour la population. Résultat : la CCZ se rétrécit, tout comme la DMZ. Et le scénario est connu : dès que les tensions politiques baissent, les intérêts économiques, eux, ne tardent jamais à revenir. Les grues à couronne rouge continueront sans doute à survoler la péninsule sans se soucier des frontières. Les humains, eux, devront résoudre un paradoxe inédit : faire en sorte que la paix ne détruise pas ce que la guerre, malgré elle, a permis de préserver.

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Cet article est issu du 12ème numéro de Climax, Ma France à Moi, disponible ici

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