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Salut Creatine Price, tu es à la fois chanteur d’opéra… et drag queen ! Ça va, le grand écart ?
Creatine Price : On nous fait croire que l’opéra et le drag, c’est deux mondes différents, et pourtant ils partagent vraiment les mêmes codes ! Le déguisement, le travestissement, ça existe depuis toujours dans l’histoire de l’opéra : les castrats du baroque, les jeunes femmes qui se déguisent en hommes chez Strauss ou Mozart… Tout ça marche ensemble ! Mon but, c’est de faire des choses qui ne vont pas gêner les puristes, mais les titiller un peu, pousser les murs de l’opéra. Et ceux du drag aussi, parce que je trouve que c’est un peu statique des fois, ça manque de glamour. Pour moi, c’est très important de partager ce glamour de la diva lyrique, le glamour hollywoodien.
Comment tout ça a commencé ?
Quand j’étais très jeune, j’étais dans un chœur de garçons. Très classique, très lyrique. Puis au lycée, j’ai fait de la comédie musicale parce que je voulais être sur scène. Mais j’avais cette voix énorme… un peu moche.
Moche ?
Oui ! Ça ne rentrait pas tellement dans les codes de la comédie musicale. Alors j’ai découvert l’opéra, et l’opéra, c’est tout ! C’est l’orchestre, c’est la musique, ce sont les voix. Des voix sans micro ! Ça m’a époustouflé. It was everything.
Et Creatine, elle arrive quand ?
Elle a toujours été là, elle fait partie intégrante de moi. Il y a eu des étapes, c’est vrai. J’ai fait le conservatoire, puis mon master comme ténor. Mais j’étais toujours attiré par les boîtes de nuit, par quelque chose de plus bordélique, un peu plus diabolique. Alors je suis devenu go-go dancer pendant mon master à Boston. Puis j’ai déménagé à New York en 2012 pour passer des auditions, et vraiment essayer de faire carrière comme chanteur d’opéra. J’ai continué à danser, à payer mon loyer de toutes les façons possibles. Et un jour, je me suis retrouvé dans une boîte de nuit entouré de drag queens. C’était le début de RuPaul’s Drag Race. J’ai adoré… mais ça me semblait demander beaucoup de travail, et je travaillais déjà assez comme ça.
Qu’est-ce qui t’a fait basculer ?
Stonewall, un opéra sur les émeutes du même nom (survenues en juin 1969 à New York, elles ont donné naissance aux premières marches des fiertés LGBT+, ndlr), au New York City Opera en 2019. J’y ai été casté dans le premier rôle de toute l’histoire de l’opéra écrit pour une drag queen. J’ai appelé une amie : « Il faut que je sois en drag, j’ai besoin d’aide ! » Elle est devenue ma drag mother. Et après ça, l’avion a décollé : j’ai créé Creatine. Et quand j’ai commencé à chanter en Creatine, tout a fait sens. Je montrais enfin la diva que j’avais toujours pensé être.
Chanter de l’opéra en drag, c’est militant en soi ?
Absolument. Au conservatoire, j’ai toujours senti que j’étais dans un milieu très conservateur, très à droite. Et c’est étrange, parce que dans la musique classique, les artistes sont plutôt de gauche, plus libéraux, il y a ce sens de la liberté. Mais les institutions font très gaffe à ne pas gêner les directeurs, ceux qui ont vraiment du fric, des thunes. Donc on est coincés dans des cadres qui ne sont pas du tout nous. Et c’est encore pire pour les chanteurs noirs à l’opéra, qui ont toujours du mal à être reçus et acceptés tels qu’ils sont.
Creatine, c’est tous ces problèmes, tous ces paradoxes fondus dans un seul personnage. Et je dis : fuck you, fuck you, fuck you, je vais chanter ce que je veux ! Je vais chanter des airs de soprano que je n’ai pas le droit de chanter, en drag, je vais faire tout ce que je veux !
Le député Charles Alloncle, pendant sa commission, a fustigé Drag Race (ouin ouin). Tu lui réponds quoi ?
Que Drag Race, c’est une plateforme pour les voix queer, LGBTQ, qui existent depuis toujours. Et qu’il regarde sa propre pop culture ! Le drag est présent partout ! Et je lui demanderais : ça sert à quoi de faire taire ces voix ? Surtout en France, avec son histoire marquée par le travestissement, le cabaret. Comment l’art va continuer sans ça ? On a tous été inspirés par quelqu’un de queer dans nos vies.
Et je ne peux pas parler des spécificités françaises, je ne suis pas français. Mais aux States, c’est encore pire : on est sous Trump. Et si je vois Trump, j’aimerais pouvoir lui dire : c’est moi qui ai le pouvoir ici. Toi, tu ne sers à rien. Absolument rien. Les drag queens ont beaucoup plus d’influence que les politiciens. C’est nous qui créons l’art, qui inspirons la mode, qui pesons dans le PIB. Il y a beaucoup d’argent là-dedans. Je pourrais continuer à les critiquer forever, ces politiques, ça me saoule.
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Eux qui n’ont que « nos racines » à la bouche…
Et Louis XIV en plus, est-ce qu’on a tous les yeux en face des trous ? C’est la plus française des drag queens !
Justement, l’opéra drag, c’est plus facile en Europe qu’aux États-Unis, non ?
Bien sûr ! Aux States, c’est tellement conservateur. En Europe, il y a des mises en scène plus créatives, plus audacieuses, on peut pousser les murs plus loin. Alors oui, j’ai un énorme public aux States qui me soutient, mais en Europe, ça marche mieux. Je pense que les gens sont un peu plus ouverts, il y a une éducation aux arts classiques qui a toujours existé.
N’empêche, peu importe le pays, dans les esprits, l’opéra, ça reste un truc de grands bourges…
Je comprends totalement ! Et c’est d’ailleurs un de mes buts : démocratiser l’opéra, être un point d’entrée vers l’éducation musicale. Avec le drag, Creatine est plus accessible que, je sais pas, Sabine Devieilhe (artiste lyrique française reconnue comme l’une des cantatrices les plus populaires du XXIᵉ siècle, ndlr), qui est très, très connue. Creatine, c’est extravagant, puissant, bruyant. Et ça change de l’opéra, où il faut toujours être plus sobre, plus sombre. J’espère qu’après un show de Creatine, quelqu’un ira à l’opéra plus à l’aise avec ce qu’il va voir. Parce que les histoires de l’opéra, c’est sex, drugs and rock’n’roll. Les mêmes que celles qu’on regarde sur Netflix ou HBO Max !
Présidentielle chez nous, midterms chez vous : les drag queens ont un rôle à jouer ?
Oui, et un rôle de mobilisation, surtout ! On a réussi à capter l’œil des jeunes, avec des émissions comme Drag Race qui rassemblent les gens, pour faire mieux pour le monde entier. Certaines queens sont moins politiques, et c’est ok : le drag a aussi le droit d’être juste fun. Mais pour moi, ça sert à se battre pour la vie des autres. C’est comme le socialisme : on est tous égaux, on profite des mêmes choses, ensemble, pour les droits humains. Je trouve ça noble, et possible avec le drag. Moi, j’essaie de faire ça avec l’opéra. C’est mon chemin. Il y en a d’autres.
Creatine Price présidente : première mesure ?
Je ne veux jamais être présidente, je ne suis pas faite pour ça ! Je suis juste là pour faire rire les gens et chanter. Mais à choisir… l’éducation musicale et artistique dans tous les lycées, toutes les écoles, toutes les universités. Je n’aurais jamais rien fait sans mes profs, qui m’ont poussé à faire mieux, à être une belle personne avec les gens, à devenir l’artiste que je suis. C’est vraiment grâce à eux.
La canicule de cet été, le climat… Ça t’angoisse ?
Beaucoup. J’ai été vegan pendant huit ans, j’ai arrêté pour ma santé, mais je fais toujours très attention à mon empreinte carbone. Je suis devenu vegan après avoir travaillé dans une ferme de vaches. Je n’étais pas bien, avec tout ce que j’ai vu. Alors oui, il y a des endroits comme en France où il y a des lois, des AOP… Mais le foie gras existe toujours, donc on fait quoi ?
Et puis j’ai beaucoup travaillé dans l’industrie du café, je suis allé au Costa Rica, en Afrique, et j’ai vu ce que le climat fait à une production où il y a énormément d’argent. Les fermes ferment tout le temps. Il fut un temps où j’étais convaincu qu’on pouvait inverser la tendance. Maintenant, c’est juste une honte. Qu’est-ce qu’on a fait ? Surtout aux États-Unis : on n’y est pas du tout. En Europe, je trouve que, même s’il y a plein de choses qui ne vont pas, il y a quand même une meilleure conscience sur le climat.
Tu penses qu’il y a encore de l’espoir ?
Oui, clairement ! J’ai vécu un an au Danemark, et ça a changé la chimie dans ma tête. Les Danois ne font pas que suivre les lois, ils essaient vraiment de faire leur part : compost, tri des déchets, très spécifique. L’eau du port de Copenhague est très claire. À New York, à l’inverse, c’est horrible : c’est sale, les services publics sont bordéliques. Alors il faut voter pour des gens qui ont le climat en tête et qui pensent au monde entier, pas qu’à leur ville ou leur pays.
Mais à New York, vous avez la chance d’avoir Zohrannnnnnnn !
My baby ! Il est trop beau, non ? Et trop fort ! Je l’ai rencontré : je chantais à la cathédrale Saint John the Divine, dans l’Upper West Side, pour une soirée d’une école de théologie, et c’est lui qui présentait. Il a pris le temps de venir dans ma loge. Ça m’a étonné, parce que j’ai grandi avec l’idée que les politiciens, c’est un peu fake. Et j’ai un background : mon père était maire de Buffalo. Mais Mamdani, lui, il était direct, présent. C’était comme parler à un ami de dix ans.
Son élection t’a surpris ?
Pas du tout. Il y avait toute une communauté de millennials comme moi à New York qui disait : il faut que ça s’arrête. Les loyers qui montent, le maire Eric Adams qui n’a rien fait, coincé avec Trump. On a beaucoup souffert.
Et Mamdani, je le suis depuis ses débuts sur TikTok, pendant le Covid. Beaucoup de gens doutaient, mais il était très sérieux et sûr de lui, il disait : « Je vais être maire de New York ». Il est apparu comme un superhero, parce qu’on en avait besoin depuis des années. Et maintenant, il fait des choses magnifiques. Il vient d’ailleurs de lancer un projet pour distribuer 70 000 billets pour l’opéra au Met !
Cette merveilleuse idée vient sûrement de votre rencontre !
J’aimerais tellement ! Récemment, il a fait une série de vidéos au Metropolitan Opera avec des chanteurs très connus. Et il ouvre aussi des subventions aux artistes new-yorkais. Il fait des choses extraordinaires pour notre ville, et pour les artistes. Peut-être qu’on a besoin de ça dans le monde.
Et ça va arriver. Ça me donne vraiment espoir pour l’Europe, ce qui se passe avec Zohran. Les banlieues ont besoin de plus de programmes sociaux, pour aider les artistes et les jeunes qui cherchent un avenir plus ouvert. Si ça marche à New York, pourquoi pas à Paris, à Berlin, à Londres ? Peut-être que ça va être le début d’une révolution !
Un mot de la fin ?
Oh my God ! Ma catchphrase, un peu facile, c’est : « the price is always right ». Parce que j’ai toujours raison. Je suis Taureau, je suis convaincu, je suis têtu. Sinon, je dirais : I love Zohran Mamdani. Non pardon. I FUCKING love Zohran Mamdani.