Analyse
12.03.2026
Par
Climax
Vous attendez que l'Arcom agisse contre CNews ? Cinquante-sept juristes ont signé une pétition pour alerter sur l'urgence démocratique, les signalements s'accumulent, et la chaîne émet toujours. Bonne nouvelle : il existe une télécommande pour ça.

Vous vous souvenez du déluminateur dans Harry Potter, cet objet magique qui absorbe toutes les sources de lumière d'un claquement de doigt ? Il existe un équivalent pour les télés, et il tient dans la poche.

Ça s'appelle la TV-B-Gone, littéralement "va-t-en, télévision", et c'est l'invention d'un hacker américain nommé Mitch Altman, au début des années 2000. Le principe est d'une élégance redoutable : une télécommande universelle qui parcourt en quelques secondes toutes les fréquences utilisées par toutes les marques de télé, et envoie à chacune le signal "éteins-toi". Portée : 45 mètres. Résultat : n'importe quel écran dans votre rayon devient soudainement muet.

Mitch Altman, mars 2024

Concrètement, ça se fabrique comment ? Le kit tourne autour de 20-25 euros, pile incluse. Il faut un fer à souder et un quart d’heure de patience. C’est à peu près le niveau de difficulté d’un meuble Ikea, en légèrement plus gratifiant. Et non, ça n’a rien à voir avec une télécommande universelle achetée en grande surface : celles-là permettent de contrôler votre télé. La TV-B-Gone, elle, est une machine à balayage : elle envoie en rafale les 200 codes d’extinction de toutes les marques connues, dans l’ordre des plus répandues. Elle ne demande aucun appairage, aucune configuration, aucune connaissance préalable de la télé en face. 

C'est un peu Amélie Poulain qui remue discrètement l'antenne de son voisin pendant les buts, sauf que là, c'est vous, et que c'est CNews.

Déjà testé en 2022 (contre la Coupe du Monde)

En novembre 2022, alors que la Coupe du Monde au Qatar faisait scandale (pour le bilan humain des chantiers, l'empreinte écologique délirante, les droits bafoués), on cherchait comment transformer le boycott en quelque chose de joyeux plutôt que de mortifère.

Notre réponse : organiser une contre-soirée à La Recyclerie le soir du premier match de la France, avec un atelier DIY pour fabriquer sa propre TV-B-Gone. C'est Thomas, hacker et designer, qui animait l'atelier. Le tutoriel était publié dans le numéro d'automne du fanzine.

L'affaire a attiré Le Parisien, qui a couvert des militants allant éteindre les télés dans les bars, non pas pour priver les supporters d'un match, mais pour couper les spots publicitaires entre les mi-temps, ciblant les sponsors plutôt que les téléspectateurs innocents. Comme le résumait le journal : "Les bricoleurs boycottent les matchs, mais rechignent à imposer leurs choix aux autres." 

Tutoriel publié dans Climax #2 Pas de pitié pour les croissants

En 2026, même outil, nouvelle cible

Cette semaine, l'atelier a repris, et la cible a changé. On ne parle plus de football qatarien, mais de CNews, première chaîne d'info de France en parts d'audience, régulièrement épinglée pour ses dérapages, ses invités complotistes en roue libre, son traitement de l'immigration et de l'islam qui a valu à la chaîne une mise en demeure après l'autre.

En mars, 57 juristes et professeurs de droit ont ainsi saisi l'Arcom en soulignant une urgence démocratique. Le Conseil d’Etat a rejeté la requête pour “défaut d’urgence”, sans même examiner le fond. CNews émet toujours, et Canal+ vient de renouveler sa convention pour cinq ans.

Alors que les voies institutionnelles semblent bouchées, le petit geste subversif reprend du service. Fabriquer une TV-B-Gone, c'est trois fois rien, quelques composants électroniques, un après-midi d'atelier. Et pointer discrètement l'engin vers un écran de bar qui déroule un plateau CNews, c'est le genre de micro-résistance qui ne fait de mal à personne, qui ne prive aucun téléspectateur consentant, et qui a le mérite d'exister là où la régulation s'enlise.

Atelier conception de la télécommande TV-B-Gone au Point Ephémère - Soirée Climax

Il y a quelque chose de délicieux dans la filiation de cet objet. Les premières télécommandes, inventées dans les années 50, s'appelaient les "Lazy Bones", les paresseux. Elles avaient été conçues pour ne pas avoir à se lever du canapé. Mitch Altman a retourné le symbole comme un gant : l'outil de la flemme absolue devient l'outil de la contestation tranquille.

Ce n'est pas une révolution, et ce n'est pas censé l'être. C'est plutôt un clin d'œil, un geste, une façon de ne pas être tout à fait spectateur de ce qu'on regarde, ou plutôt, de ce qu'on refuse de regarder.

Et franchement, en attendant que l'Arcom se décide, c'est toujours ça.

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