Interview
24.02.2026
Par
Climax
Son esprit pirate en étendard, Fatima Ouassak part à l'abordage de l’écologie telle qu’on la connaît – blanche, bourgeoise, hors-sol – pour la réancrer dans les luttes antiraciste et décoloniale. De quoi redonner des couleurs à un mot qui vire trop souvent au vert fadasse.

Plus de deux ans après sa sortie, ton livre fait toujours parler de lui. Comment tu l’expliques ? C’était quoi l’ambition à l’époque ? 

Fatima Ouassak : Je voulais écrire un livre sur l'écologie politique, mais pas un livre sur l'écologie politique classique. Je voulais tout de suite arriver avec mes gros sabots, avec une entrée très critique et subversive. J’avais envie de cliver, de provoquer, de casser la baraque, et tout. Il y avait vraiment ce truc de : « OK, j'y vais ». Parce que l'écologie, de là où je suis, on est facilement tentés de la balayer d'un revers de main, de la jeter à la poubelle en disant : « Non, mais c'est un truc, ce n'est pas pour nous ».

De là où tu es, c’est-à-dire dans les quartiers populaires, c’est ça ?

Voilà. Je ne m’adresse pas qu’aux quartiers populaires mais j’essaie de construire, depuis les quartiers populaires, des outils qui peuvent fonctionner partout. Certains sous-entendent qu’en tant que femme arabe musulmane qui va dans les quartiers, je ne m'adresse qu'aux quartiers, qu'à ma tribu. En réalité, je parle depuis cette expérience, tout comme d'autres parlent depuis les quartiers pavillonnaires, depuis l'Occident, ou depuis la France hexagonale. On parle tous de quelque part. Moi, je précise simplement d'où je parle.

Tu te considères écologiste ? 

Moi, je me revendique écologiste, bien sûr, mais pas EELV [Europe Écologie Les Verts, devenu Les Écologistes en 2023, ndlr]. C'est un parti qui ne me représente pas du tout, et qui est à mes yeux une sorte de catastrophe ambulante pour l'écologie politique. Bien-sûr,  on a la chance en France d'avoir un parti qui porte cette question-là en particulier. En tant que féministes, on rêverait d'avoir un parti féministe, par exemple. C’est aussi un parti que je considère à gauche, et où j’ai des camarades. Pour autant, je ne peux pas m’empêcher de penser que leur vision politique – voire politicienne – de l’écologie donne envie de ne pas se revendiquer écologiste, et de rejeter ce mot. 

Tu peux développer ? 

Par exemple, aux dernières municipales à Bagnolet [en 2020, ndlr], les écologistes ont mené la campagne « Changeons la ville » avec une liste composée de 30-40 personnes, toutes blanches, toutes CSP+ et qui venaient toutes du quartier des Coutures, un quartier hyper gentrifié de Bagnolet. Pour leur affiche de campagne, ils se sont rendus dans le quartier le plus populaire, Les Malassis, sur la dalle, qui est une rénovation urbaine vraiment horrible, et ils ont posé ce slogan : « Changez la ville ». Ça donne vraiment l’impression qu’ils sous-entendent « On va vous virer d’ici », tout de suite on voit le phénomène de gentrification en cours. Ils se sont fait interpeller de partout sur les réseaux sociaux, mais ne voyaient pas le problème. Selon moi, c'est du bon sens de se dire qu'il ne peut pas y avoir un seul quartier qui prend des décisions pour l'ensemble de la ville, c'est une vraie question démocratique. Non seulement EELV ne prend pas assez en compte les enjeux antiracistes, mais là ils sont à deux doigts de devenir des ennemis politiques ! Pour moi, cet exemple illustre très bien pourquoi cette notion d'écologie tend à être rejetée. 

C’est un problème récurrent chez les écolos, cet entre-soi élitiste ? 

Je crois oui, et je ne suis pas la seule à le dire. L’autre jour, j’assistais à une conférence de Malcom Ferdinand [penseur de la question décoloniale, ndlr], qui s’est adressé à la salle et a dit : « Je constate à nouveau que je suis la seule personne racisée de la salle. Vous parlez de sujets humanistes, universalistes, etc. et pourtant, vous êtes tous blancs ». Ça crève les yeux dans le milieu écologiste, c'est pire qu'ailleurs, même pire que dans le féminisme. Ça donne envie de se dire « Franchement, il n'y a rien à faire, laissons tomber ce mot “écologiste” et partons directement sur ces pensées des coloniales d'Amérique du Sud qui, elles, ont déjà intégré les enjeux, notamment les enjeux liés à la terre ». 

Et l’écologie décoloniale, alors ? 

En fait, je me demande si on n'a pas aggravé la situation en poussant le concept d’ «écologie décoloniale ». Tout à coup, les ONG, les partis, les organisations et les médias se sont mobilisés sur la notion d'écologie populaire : vers 2016, c’était l'écologie populaire à tout va, et encore plus à l’époque des gilets jaunes. Mais vous vous souvenez, quand EELV a sorti le concept des gilets verts ? À cette époque, j’avais organisé un événement sur l’écologie populaire et la porte-parole du parti, avec son gilet vert sur le dos, s’était totalement désolidarisée des gilets jaunes. Elle avait dit quelque chose comme : « Non, je suis gilet vert, pas gilet jaune, on n’est pas des fachos, et puis on est pour la taxe carbone ». Ça n'a pas duré longtemps, c'est vrai, mais ça m'avait choquée à quel point ils étaient à côté de la plaque, à l’opposé des considérations classes populaires. 

Tu pointes les limites de l’écologie populaire. Et pourtant, tu as créé Verdragon, « La Maison de l'écologie populaire »… 

J'ai quand même joué le jeu, même si je savais que cette expression d’ « écologie populaire », c’est une douille, en fait. En fait, à l’époque, l’autocritique était sincère dans le milieu. Pendant les manifs climat, tout le monde se disait : « Putain, quand même, on est trop entre nous ». Donc nous, dans ce contexte, on s’est dit : « D’accord, disons “écologie populaire”. Mais nous, on va vous aider à donner du fond au concept. Comme ça, quand vous direz “écologie populaire”, vous saurez que écologie populaire = écologie décoloniale = écologie antiraciste, que ça ne rigole pas sur l'ordre policier, que ça ne rigole pas sur le racisme structurel, sur la suprématie blanche, etc. » . Voilà, on voulait poser un vrai truc. Et arrêter de laisser croire que l’écologie populaire se résumait à dire « Les pauvres dans les quartiers, ils gaspillent pas, ils sont pauvres, c'est normal. »

Est-ce que l’écologie reste un bon outil quand même selon toi ?

Moi je suis convaincue que l’écologie populaire et décoloniale, c’est un super outil et qu’il faut l’investir à fond. C'est partie intégrante des luttes auxquelles je contribue à mener. Ce n'est pas juste les livres que j'écris ; quand je dois décider d’actions ou de projets à mettre en place, moi, je dis tout de suite : « Partons sur cette perspective écologiste ». Après bien sûr, j'y vais, mais j'y vais quand même pas la fleur au fusil…

C’est-à-dire ?

J’y vais avec le fusil, mais sans la fleur. J’y vais avec un esprit pirate. La piraterie, c'est une culture subversive, exigeante, universelle, non-blanche. C’est aussi politique, c’est aussi populaire. 

Surtout, tu y pioches la question de la liberté, c’est ça ? 

Exactement. La liberté est au cœur de l’esprit pirate, de la même manière que les libertés fondamentales sont au centre de l'enjeu écologique.

Tu peux nous expliquer pourquoi ? 

Je vais prendre l’exemple du confinement. Le confinement en Seine-Saint-Denis, et plus généralement dans les quartiers populaires, ce n'était pas le confinement des gens qui habitaient dans les quartiers riches qui, pour beaucoup, ont eu la liberté de partir de chez eux, de ne pas rester enfermés. Les habitants des quartiers populaires, eux, ont été privés de leur liberté de circuler, et personne n’en a parlé. Les pouvoirs publics n'en parlaient pas, les médias n'en parlaient pas, la gauche n'en parlait pas. 

Comment tu l’expliques ? 

C’est symptomatique de la France. La souveraineté, l'État-Nation, les frontières, etc. ces concepts sont fondateurs dans la France hexagonale, mais aussi centrales dans l'écologie mainstream. C'est-à-dire que quand les écologistes pensent la planète, la biodiversité ou l’humanité, en réalité, ils pensent la France. C’est étrange ! Ils devraient être les plus à même de penser le monde dans son ensemble : ils passent leur temps à parler de la terre, de la planète… Sauf qu’en fait, leur projet politique, c’est de savoir comment mieux manger, mieux respirer ici – et pas nécessairement ailleurs.

Quand tu leur en parles, il se passe quoi ? 

Pour amener le sujet, je passe par le concept de liberté de circulation. Parce que c’est une porte d’entrée très tangible pour penser le monde. Aujourd’hui, les blancs ont le droit de circuler vers l'Afrique, mais les Africains n’ont pas le droit de circuler vers l’Europe. Je suis pour la liberté de circulation sans condition, puisque je pense à l'échelle de l'humanité, à l’échelle du monde. Pour moi, il n'y a pas de raison de considérer que la vie d'un Français ou d'une Française vaut plus que la vie d'un Malien. C'est la base pour moi, c'est l'égalité dans la dignité humaine. C'est vraiment ce qui est au centre avec la question de la liberté. 

Liberté de circulation, ça veut dire abolition des frontières ? 

Pas du tout. Attention, je ne suis pas « no-border » [mouvement pour l’abolition des frontières, ndlr].  Il peut y avoir frontière et liberté de circulation. La preuve, les frontières telles qu'elles existent aujourd'hui entre l'Europe et l'Afrique, elles n'ont pas toujours existé.

Mon père, quand il est revenu d'Algérie, il circulait librement entre l'Algérie et la France dans les années 60 sans aucun problème, alors qu’il y avait des frontières. Même à l’époque de la France coloniale, de l'Europe coloniale, il y avait des frontières mais ça circulait. C'est une liberté qui a été remise en question relativement récemment, raison de plus pour ouvrir le débat. Mais malheureusement, ça crispe tout le monde. Dès que je dis « liberté de circulation sans condition », les gens entendent « chaos ». Quand on me menace de mort, ce n’est pas parce que j’ai parlé de violence policière non, c’est parce que j’ai parlé de liberté de circulation. Les gens pètent un câble, et me taxent d'immigrationniste : « Tu veux la mort du pays, tu trahis la France ». 

Qu’est-ce qu’ils imaginent ? 

Il y a une image qui se déclenche dans les esprits : les Noirs, cette horde de barbares, vont déferler sur les plages italiennes. Et un constat : il n'y a pas assez de pain pour tout le monde. Les migrants, okay pour en aider deux ou trois, okay pour en faire le gentil héros d’un film et l’appeler Samba [comédie française avec Omar Sy, 2014], d’accord pour ouvrir aux migrants qui survivent à la Méditerranée, qui survivent aux camps, au viol, etc. d’accord pour être gentils avec eux parce que quand même, on est humanistes et tout… mais ouvrir nos frontières à l'ensemble de celles et ceux qu’on sait dans une détresse totale, non, c’est trop quand même. On s’enferme dans le fantasme, et tout le monde refuse de réfléchir. Alors qu’il suffirait de discuter deux secondes pour dire qu’on peut garantir la liberté de circulation sans abolir les frontières. 

Pourquoi refusent-ils le débat alors ? 

Parce qu’il est impossible de s’opposer à la liberté de circulation sans condition sans tomber dans un discours raciste. Ce qui dérange, c’est l'idée de faire de la liberté de circulation un droit fondamental. Aujourd’hui, le droit international garantit le droit de quitter une terre ravagée, comme en cas d’inondations au Soudan du Sud, mais pas celui d’être accueilli ailleurs. On peut donc fuir, mais sans garantie d’entrée ou d’asile : on a le droit de partir, pas celui d’arriver. Ce qui dérange dans cette idée de faire de la liberté de circulation un droit fondamental, c’est que ce serait un levier clair, juridique, mobilisable politiquement. On pourrait interpeller des partis comme EELV ou des députés européens pour qu’ils fassent avancer ce droit au Parlement européen. Cela empêcherait des pratiques comme l’enfermement légal d’enfants dans des centres de rétention, qui sont en réalité des prisons sans le dire, rendues possibles par l’absence de ce droit. 

Derrière ce non-droit se cache un fondement raciste et colonial, implicite mais bien réel, qui devient visible quand on pose la question frontalement. Un exemple : Yannick Jadot trouve normal d'aller passer ses vacances au Maroc sans visa, sur un coup de tête sans rien. Il peut se dire « je vais prendre mon billet et j'y vais demain, parce que j'ai soudainement envie d'aller contempler le soleil se lever à Essaouira ». À l’inverse, si un Marocain veut aller contempler le lever du soleil dans la ville de Yannick Jadot, sans visa, il ne pourra pas. Évidemment, il y a un soubassement raciste et colonial là-dessus, mais qui ne dit pas son nom. C'est ça le truc. Et en ouvrant le débat sur la liberté de circulation, tout à coup, il se donne à voir, cet argument raciste et colonial. 

Qui décide qui circule, finalement ? 

Aujourd’hui, il y a de la circulation, mais pas de liberté de circuler sans condition. Ceux qui circulent le plus, ce sont ces saisonniers avec des contrats de travail de quatre mois. Donc tu viens, tu pars, tu viens, tu pars. La question, ce n'est pas de circuler ou pas, ils circulent déjà. C'est circuler « sans condition ». Là, qui conditionne la circulation ? Ce n'est pas eux, en fait. Ils ne sont pas libres de circuler comme ils veulent, c'est le capital qui décide, c'est le patronat qui décide. Pour moi, le capitalisme a précisément besoin de cette entrave à la liberté de circulation, en tout cas d'avoir le contrôle sur la liberté de circuler. « J'ai besoin de vous pour être saisonnier dans le sud de la France, je vous laisse passer. Vous circulez ? Oui. Mais c'est moi qui décide. »

C’est pour ça que tu parles de piraterie ? 

Dans les quartiers, rejoindre une action écolo, ça ne leur vient même pas à l'idée. Ils se disent : « Mais qu'est-ce que je vais faire avec ces loosers ? » Ce que j’essaie de faire donc, c’est d’armer ce concept de beauté, de beau, de piraterie, de beaux objets, de référence à la musique… Comme ça, tu ne dis plus écologie, tu dis liberté. Et dans les esprits, ce n'est pas Lampedusa qui se déclenche, c'est un rêve de piraterie. 

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