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Et si aujourd’hui, il était possible de rejoindre l’autre bout de la France en train solaire ? Plus encore, et s’il était possible de traverser des continents grâce à ce réseau ferroviaire solarpunk ? L’utopie semble bien loin, alors que la SNCF consomme encore la production d’une centrale nucléaire à elle seule, et qu’elle commence à peine à réfléchir aux panneaux solaires. Pourtant, l’utopie a failli devenir réalité : en 1880, un projet de train solaire est imaginé par l’Empire colonial français, dans le but de créer une nouvelle route commerciale à travers le Sahara. C’était sans compter les cadavres en travers de la route.

Janvier 1880, port de Marseille : à bord de l’Immaculée Conception, une mission formée trois mois plus tôt par le ministre des Travaux publics prend le cap vers Alger. À la tête de la mission transsaharienne, le lieutenant-colonel Paul Flatters est chargé de mener une mission d’exploration dans le désert, le long de la future ligne de chemin de fer, pour évaluer la faisabilité du projet. L’administration coloniale souhaite rivaliser avec les Anglais, et lancer un chemin de fer d’Alger à Dakar, en passant par Tombouctou. L’objectif est de créer une nouvelle route commerciale entre les différentes colonies françaises, un véritable « trait d’union d’un vaste empire colonial », d’après l’étude préliminaire du projet. Surtout, la France a besoin de remplacer efficacement le « commerce indigène transsaharien », que l’abolition de l’esclavage 32 ans plus tôt a rendu impossible. Le train apparaît alors comme la meilleure option, vu l’étendue du désert.
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Loin du désert nord-africain, à Montpellier, une autre mission un peu particulière est montée sous l’égide du professeur de physique André Crova, afin de résoudre un problème de taille : comment alimenter la future ligne de train en charbon, nécessaire pour puiser l’eau des locomotives ? Ce sont les inventions du professeur Augustin Mouchot, passionné par l’énergie solaire, qui vont souffler la solution à l’oreille ministre des Travaux publics. Et si les gares de la ligne de chemin de fer étaient équipées de pompes solaires pour puiser l’eau ?
Décembre 1880, Ouargla : malgré les lettres d’avertissement au sujet d’alliances tribales en vue d’une insurrection, le colonel Flatters prend la route vers le Niger, après avoir renforcé son équipe. La mission française s’entoure de 47 tirailleurs sénégalais, 31 arabes, sept guides et un homme religieux, chargé de faciliter les échanges avec les tribus. Avec elle, la mission emporte aussi un ou deux cuiseurs solaires de Mouchot pour les gamelles, sous l’œil émerveillé des guides touaregs.
Sur la route vers le Niger, la colonie de Flatters croise de nombreuses caravanes. Très vite, les oasis se raréfient et le désert s’étend à l’horizon. Les chefs de tribus se succèdent, chacun repartant avec son lot de bijoux et de pierres en guise de laissez-passer. Mais à mesure que la colonie passe de guide en guide sur les différents chefs, la méfiance monte : certains regards et certains mots semblent écorcher la présence de Français aussi loin dans le désert. Intrépide, le colonel Flatters continue de mener la caravane : le train transsaharien doit voir le jour, car l’espoir commercial qu’il porte est immense.
Trois mois après son départ, une partie de la colonie s’aventure dans les montagnes à la recherche du puits de Bir el-Gharama, sur les recommandations des guides nomades. Depuis plusieurs jours, l’eau manque et chaque oasis promise se révèle être un mirage. Mais sur le chemin, le terrain accidenté force la caravane à s’allonger. Un guide met en garde un officier : « Tu es trahi, on te sépare de ta caravane. » La prédiction ne manque pas : alors que les français arrivent enfin au puits, de grands cris se font entendre. Trois cents Touaregs surgissent du lit de la rivière : « Sortez des rangs, crient-ils aux Châamba locaux. Nous n’en voulons pas à vous, mais aux chrétiens ».
Mars 1881, Ouargla : de la colonie de Flatters, seulement cinq hommes réussissent à atteindre les portes du désert, après avoir traversé à rebours et à l’aveugle le Sahara. Les survivants racontent le calvaire du mois écoulé : cannibalisme, mutinerie, traque sans relâche. La réaction des autorités françaises est immédiate : le projet de train transsaharien est mis sous le tapis. La Commission des appareils solaires de Montpellier rend son rapport, sans même répondre à la question initialement posée par le projet. Sous la plume d’André Crova, le bilan décrédibilise les outils d’ Augustin Mouchot. Le point final posé par le professeur montpelliérain signe la mort des brevets solaires du timide ingénieur, et celle du train solaire avec lui.