.jpg)
On connaissait Volkswagen comme constructeur automobile. Grossière erreur : il faudrait plutôt dire « charcutier industriel ». Depuis 1973, le constructeur fabrique la fameuse « VW-Currywurst », une saucisse de 25 centimètres arrosée de sauce tomate au curry, servie aussi bien dans ses cantines que dans les supermarchés allemands.
.jpg)
En 2024, le triomphe de la wurst est total : « Avec plus de 8 millions de currywursts Volkswagen Original vendues, nous célébrons un nouveau record », fanfaronne l’entreprise. C’est davantage que les ventes de voitures estampillées Volkswagen (4,8 millions d’unités), et presque autant que l’ensemble du groupe (Audi, Porsche, Skoda, Seat, etc.) qui totalise un peu plus de neuf millions de véhicules. L’histoire prête à sourire, mais elle dit beaucoup de l’Allemagne et d’un certain capitalisme à la papa : Volkswagen a longtemps financé des fermes d’élevage sur son site de Wolfsburg pour nourrir ses ouvriers. Régulièrement prise au petit-déjeuner, la « VW-currywurst » est plus qu’un simple casse-croûte, elle est l’un des derniers vestiges de ce passé industriel. Comme le confiait le maître charcutier Franco Lo Presti, fabricant des saucisses Volkswagen depuis 1979 à l’AFP : « Sans leur Currywurst à 9h du matin, les salariés se mettraient immédiatement en grève. »
C’est peut-être toute cette charge symbolique qui explique pourquoi, lorsqu’en 2021, Volkswagen ose retirer la currywurst d’une de ses cantines pour limiter sa consommation de viande et son impact environnemental, le tollé est immédiat. Gerhard Schröder, ex-chancelier allemand dégaine illico le hashtag #RettetDieCurrywurst (littéralement #SauvezLaCurrywurst) pour protester contre cet affront à la bidoche, n'hésitant pas à qualifier la saucisse de « barre de vitamines de l’ouvrier allemand ». N'écoutant que son courage, le prédécesseur d'Angela Merkel et ancien ministre-président de Basse-Saxe où se situe le siège social du constructeur, s’insurge carrément : « Si j’étais encore au conseil de surveillance de VW, une telle chose ne se serait pas produite ». Le scandale est trop grand : en 2023, Volkswagen abandonne tout et réintègre la currywurst à ses menus.
Plus largement, ce petit geste à l’apparence écolo s’inscrit dans une stratégie bien ficelée du constructeur pour laver son image et apparaître comme un grand groupe engagé pour la planète. En brandissant la saucisse comme symbole de sa transition verte, Volkswagen espérait surtout faire oublier ses lourdes casseroles. Rappelez-vous : il y a pile dix ans, en 2015, le scandale du Dieselgate révèle que le groupe a mis sur le marché plus de 11 millions de véhicules équipés d’un logiciel truquant artificiellement leurs émissions polluantes, dépassant parfois jusqu'à 40 fois les normes autorisées. Toutes les marques du groupe sont concernées, partout dans le monde. Et ce n’est pas tout : dans la foulée du Dieselgate, le New York Times révèle que Volkswagen a mené des expériences pour tester les effets des gaz d’échappement sur des singes. Des macaques enfermés dans une chambre hermétique ont été exposés aux fumées d’un véhicule, avec des dessins animés diffusés pour les « distraire ». Après le Dieselgate, le « Monkeygate » : un scandale de plus qui touche un piston du groupe sans en faire bouger l’autre puisque qu’en 2024, il annonce fièrement avoir dégagé un bénéfice net de 12,39 milliards d'euros.
Aujourd’hui encore, des millions de voitures aux moteurs truqués circulent toujours sur les routes européennes, continuant de salir l’air que nous respirons. Et le monde entier en paye les conséquences : selon une étude du Centre for Research on Energy and Clean Air, la fraude du Dieselgate aurait causé 16 000 morts rien qu’en France entre 2009 et 2024 à cause de la surémission de particules de dioxyde d'azote émises par les moteurs truqués. À l’échelle européenne et du Royaume-Uni, on estime à 205 000 le nombre de décès prématurés entre 2009 et 2040, avec un coût économique approchant 1 200 milliards d’euros. À lui seul, le constructeur allemand serait donc responsable d’autant de morts que si une ville entière comme Rennes ou Grenoble avait été rayée de la carte. Volkswagen aura beau repeindre ses wursts en vert, l’odeur qui persiste, ce n’est pas celle du curry : c’est celle de la mort.
Pour 4 personnes :