
Salut Arya ! Aujourd’hui tu es autrice et journaliste, mais avant tout ça, tu es militante n’est-ce pas ?
Oui, c’est ça ! J’ai milité pendant 10 ans au NPA à Toulouse, puis, quand j’ai déménagé à Montreuil, j’ai travaillé pendant 4 ans à la Via Campesina, un gros syndicat paysan international. Et, à côté de ça, je suis depuis longtemps impliquée dans les mouvements féministes, puis maintenant dans le mouvement queer, avec le collectif Les Inverti·e·s.
Il y a un an, j’ai fondé Problematik avec Léane Alestra et Apolline Bazin (deux journalistes et essayistes françaises spécialistes des cultures de genre, ndlr). Léane, je l'ai rencontrée en militant sur la question de la Palestine. On s’est dit qu’il manquait aux communautés queer et féministes un média qui ne traite pas que de l’actu chaude, un espace de réflexion et d’analyse pour faire un pas de côté. Alors on a essayé de faire un peu ce que fait La Déferlante, mais plus queer, et en ligne. On a travaillé sur ce projet pendant un an à peu près. On l'a fait maturer et on a monté une campagne de levée de fonds qui a super bien marché, on a récolté plus de 100 000 € !
Pourquoi avoir choisi ce nom, « Problématik » ?
D’abord pour la blague ! On voulait trouver un nom catchy et on entendait tout le monde dire : « ça, c’est problématique et ça aussi c’est problématique ». Et on est tombées sur une vidéo d’extrême droite dans laquelle les gens se demandaient : « pourquoi le mouvement LGBT est problématique ? ». Ça nous a fait rire, tout le monde est problématique maintenant, ça ne veut plus rien dire ! C’est autant Patrick Bruel que quelqu’un qui a fait une blague à la con ou qui a mégenré quelqu’un. On a décidé de retourner tout ça. Et puis, Problematik, c’est aussi parce qu'on problématise, tout simplement ! On essaie de porter des sujets qui sont toujours dans l’analyse et le décryptage.
Ce travail d'analyse et de critique des luttes actuelles, c'est aussi ce qui t'a poussé à écrire un livre, C’est la loose finale... Comment tu nous le vends ?
Dans ce livre, j’essaye d’expliquer pourquoi la gauche et les mouvements sociaux échouent, et je tente d’apporter des pistes stratégiques pour aller vers la victoire ! Il y a notamment tout un chapitre sur les routines militantes, qui explique pourquoi on n’arrive plus à avoir des luttes sociales victorieuses.
J’y critique aussi beaucoup le terme de « bataille culturelle » qu’on emploie un peu pour tout et n’importe quoi. Aujourd’hui, on mise tout sur l’inclusivité, on fait de belles productions culturelles wokes, on met en place des politiques pour intégrer les minorités... On se dit que ça change, mais au final pas tant que ça ! Il suffit de regarder le cas des jeunes hommes qui sont de plus en plus masculinistes : ça montre bien que la bataille culturelle sur les questions féministes n'est pas encore suffisante.
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Justement, tu parles d'une crise de l'engagement et d'un « militantisme de kit ». Qu'est-ce que tu entends par là ?
Depuis 30, 40 ans, il y a de moins en moins de personnes qui s'engagent, notamment dans les syndicats et les partis politiques. Alors qu’il y a de plus en plus de gens politisés ! Et ça c’est lié à l’idée de bataille culturelle : on fait plein de discours, on va en manifestation, et après, on ne sait pas trop quoi faire d'autre. Pour pallier ça, il y a tout un tas de kits qui te disent comment tu dois militer, comment monter une pétition et la rendre victorieuse. Et le problème avec ça, c’est qu’on attend que quelqu'un nous dise quoi faire, et on ne sait pas comment déborder de ce cadre-là. Il est pourtant là l’essentiel : savoir déborder des cadres !
Et c’est un fait historique : les grands changements politiques et sociaux qui ont marqué notre Histoire n'ont pas eu lieu parce qu'on savait quoi faire. Au contraire, ça a toujours eu lieu grâce à des débordements politiques. Si on prend l'exemple de Mai 68 – qui revient beaucoup en ce moment –, ce n'était pas une grève syndicale stricte et cadrée. Il y a eu d'abord le mouvement des jeunes, puis la grève, puis une prolongation de cette dernière avec des barricades partout… C'était une auto-organisation qui dépassait clairement le cadre !
Aujourd’hui, le cadre est plus contraint que jamais, avec des manifestations reléguées en périphérie des grandes villes…
Clairement ! Aujourd’hui, on est rendu à un point où le gouvernement repousse les manifs aux portes de Paris. Je pense que bientôt on aura fait tout le tour du périph.
Bien sûr, il y a des limites à cette irruption populaire qui, d'un coup explose et fait peur à tout le monde. Le problème vient surtout de son encadrement ! Deux semaines après le 17 octobre, je regardais France Info et il y avait un délégué syndical qui disait : « Redonnez-nous la main, permettez-nous d'organiser les manifs et vous allez voir, ça va bien se passer, on va encadrer ». Je pense qu’il a raison, il faut reprendre la main sur la mobilisation. Se soumettre totalement à ce que la préfecture impose, c’est se retrouver à manifester sur des parcours à la con. On oublie trop souvent le pouvoir qu’a la population : si on s’y met toutes et tous, c’est nous qui décidons !
Donc, il faudrait redonner plus de place aux personnes mobilisées ?
Oui, les grandes organisations centralisent beaucoup trop le pouvoir de décision, c'est une tendance lourde ! Je cite souvent Stuart Hall, le fondateur des Cultural Studies. À propos de la grève des mineurs de 1985 en Angleterre, il expliquait que l'un des échecs majeurs venait du fait que les grandes structures ouvrières n’avaient pas su intégrer les nouveaux mouvements sociaux et les personnes opprimées. C’était déjà un problème en 1985, et on en est toujours là.
L’enjeu, aujourd’hui, c’est d’imbriquer ces différents mouvements et organisations pour les placer sur un pied d'égalité. On ne mesure pas assez le changement structurel qui a eu lieu au sein des classes populaires. Les personnes racisées, notamment, se trouvent aujourd'hui au cœur du sujet politique, avec des modalités d'action totalement différentes de celles d’avant. Et c'est bien ce décalage qui crée des tensions entre toutes les manières de militer.
Tu veux dire qu’il faudrait plus de convergence des luttes dans nos mouvements sociaux ?
Je pense qu'il faut arrêter d'utiliser ce mot ! Ça met à l’écart les mouvement ouvriers, les mouvements féministes, les mouvements antiracistes, comme s'ils étaient distincts. Alors que là, justement, on se rend compte que typiquement, les personnes racisées sont au cœur du mouvement ouvrier aujourd'hui. Je préfère parler d’imbrication des luttes. L’imbrication, c’est un peu comme un mur : toutes les briques sont superposées. Il y a une imbrication des oppressions parce qu'une femme lesbienne et racisée n’est pas une fois femme, une fois lesbienne puis une fois racisée. Elle est tout le temps femme lesbienne racisée. Du coup, ce qu'elle subit, c'est tout le temps et en même temps.
Tu parles dans ton livre de la difficulté à penser l'après-mobilisation. Comment expliques-tu ce blocage ?
On n’arrive pas à voir plus loin que la grève : on fait la grève, mais pourquoi ? Contre la vie chère, d’accord, mais il faut un projet alternatif ! C’est ce que Lordon, économiste et chercheur au CNRS, explique : lorsque les Gilets Jaunes étaient prêts à prendre l’Élysée en décembre 2018, si Macron était parti, ils auraient mis qui à la place ? On a pas du tout pensé à un nouveau pouvoir politique. C’est pareil pour la mairie de Marseille qui a été prise : le problème c’est pas qu’elle soit dégradée, c’est qu’ils ont pris la mairie et sont ressortis. On ne se dit pas assez qu’on peut vraiment prendre le pouvoir.
Et on a un peu trop l’habitude de nous contenter du peu qu’on a. Si on prend le programme de la FI : les mesures mises en avant c’est la retraite à 60 ans ou le SMIC à 1 700 euros, et c'est à peu près tout. Pourtant, il y a des propositions beaucoup plus fortes, comme la semaine de 32 heures par exemple, mais elles restent invisibilisées au profit de revendications plus classiques sur lesquelles on ne fait pas de bruit.
Au fond, le problème, c'est qu'on se bat uniquement pour récupérer des droits qu'on a perdus, alors qu'on devrait aussi exiger d'en gagner de nouveaux pour montrer que nos vies peuvent réellement changer ! C'est un manque d'ambition qui pèse lourd. Et cette résignation, elle est aussi liée à notre histoire politique : la « victoire trahie » de Mitterrand a profondément marqué les esprits et laissé des traces. Pour beaucoup, c’était la promesse d'un grand changement, ce qui fait qu'aujourd'hui, on y croit beaucoup moins.

Une grande partie de ta réflexion est consacrée à l'impact des réseaux sociaux sur le monde militant. Dans le climat actuel, on voit tellement de dingueries à la seconde qu’on ne sait plus où donner de la tête. T’en penses quoi toi ?
Ce phénomène, il est arrivé avec les premiers quotidiens sensationnalistes, les premières presses de faits divers. C’était un peu les prémices. On voit une information, et direct on passe à autre chose. On est imprégné de ça, et aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on est à l'acmé. Et du coup, la vraie question c’est : comment on pirate ça ? Je ne suis pas pour dire que les réseaux sociaux, c'est de la merde. Par exemple, l’attentat à Trappes, c’était nécessaire de le médiatiser. Mais comment est-ce qu'on n’en parle pas de manière anecdotique ? Dans ce cas précis, pour moi, ça a été bien fait puisque beaucoup de médias ont montré que c’est arrivé à cause d’un climat général, il y a quand même un travail d’analyse derrière.
L’autre problème avec les réseaux, c’est le fait que beaucoup de personnes qui sont dessus ont du mal à se mettre au service des luttes collectives. Avec les victoires au Brésil et en Serbie, tous les Français disent : « C'est nous les prochains » et on en oublie un peu l’importance des mobilisations. Depuis quelques jours, on nous invite à bloquer tous les comptes d'extrême droite sur les réseaux sociaux (stratégie inspirée de la campagne de Lula au Brésil, ndlr), mais je pense que ça revient à accorder un rôle trop important aux réseaux dans la victoire de Lula. C'est une pierre parmi tant d'autres ! Il y avait déjà des mobilisations de masse depuis quatre, cinq mois, et des gens qui, dans la rue, se battaient contre l'extrême droite. C'est confortable de se dire « c'est bon, j'ai agi, j'ai bloqué Bardella, j'ai fait ma part ». Non, t'as rien fait : Bardella tu le voyais pas dans ton feed, tes amis ne le voyaient pas non plus...
Et on fait comment pour s’engager, quand on n’arrive pas forcément à le faire physiquement, à sortir manifester ?
Chacun doit pouvoir trouver sa place ! On peut faire des bases arrière, aller en manifs légales, on peut aussi relayer les discours si on ne peut pas aller dans la rue. Mais penser que, effectivement, juste parce qu’on dit : « Je suis engagé », c'est une façon de militer, c’est un peu simpliste. Parce que ce n’est pas vraiment une façon de militer, c'est surtout être politisé. On peut se dire de gauche et défendre des idées à un repas de famille, mais il en faudra un peu plus pour réellement changer les choses !
Et il y a plein de manières de militer ! Créer des espaces alternatifs et collectifs qui nous permettent de sortir du capitalisme. Par ailleurs, des enquêtes prouvent que quand un PMU ferme dans un village, l'extrême droite progresse. Alors créer du lien, ça devient un vrai rempart contre l'extrême droite. Pour moi, la bataille culturelle, elle passe aussi par là, par l’idée de faire ensemble, et c’est à la portée de beaucoup de monde.
Un mot pour la fin ?
Alors, si l’article sort avant le 5 novembre, je pense que c’est important de participer à la grève générale, de discuter de qu'est-ce qu'on veut après, et qu'elle soit reconductible ! Je tiens à rappeler que si les gens se mettent en grève, il y a aussi des caisses de grève qui peuvent aider à tenir. Et, si ça sort après le 5 novembre, il faut continuer la lutte !
Et si ça sort encore après et qu'on a gagné en 2027, c'est super et maintenant, il faut construire autre chose ! Et alors bon, si ça sort vraiment longtemps et que 2027 tourne mal : faut faire attention et la clandestinité, ça peut avoir du bon. Puis pour la pire alternative : il faut penser à enterrer les morts dans la rue, parce que sinon, la peste va revenir.