.jpg)
Article tiré du 11ème zine de Climax, fraîchement dispo ici
Il n’y a pas si longtemps, le futur semblait encore immense. On pouvait mettre avenir et démocratie dans une même phrase, et technologie ne rimait pas encore avec technocratie. Aujourd’hui, les robots sortent en troupeau des entrepôts, la géopolitique se règle à coup de mèmes, les milliardaires jouent à saute-mouton dans l’espace et il y a même quelques drones qui livrent des pizzas. Le présent, notre ex-futur, semble avoir été lavé à 90°C :loin des images vibrantes de nos films d’enfance, il a des airs de dystopie fade et navrante. Des airs de COGIPpunk.

En 2023 déjà, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, dépité par l’échec du G20 à entrevoir une sortie des énergies fossiles, déclarait : «Nous n’avons pas besoin d’autres avertissements, le futur dystopique est déjà là ». Trois ans plus tard, l’auteur et youtubeur Benjamin Patinaud précise le propos : «La dystopie est bel et bien là. Et elle est nulle à chier ». Le problème de notre époque n’est pas seulement que les pires scénarios de la science-fiction se conjuguent au présent, mais qu’ils sont nazes. Le futur n’a pas disparu, il a été comme sous-traité.
« En lieu et place des meilleurs cauchemars de science-fiction, nous avons des Métavers pourris, des Cybertrucks moches et des Big Brothers sortis de BDE d’écoles de commerce. Bienvenue dans un open space sans fin où des larbins en costard présentent des Powerpoints ringards pour vendre des idées futuristes de merde à des tyrans médiocres. Bienvenue dans la dystopie discount du COGIPpunk », brosse l’auteur dans son essai tout frais COGIPpunk, comment le monde est devenu une dystopie discount. Le terme, tout aussi fraîchement forgé, emprunte à l’entreprise fictive et mythique COGIP de l’émission Message à caractère informatif de Nicolas & Bruno sur Canal+ pour résumer notre seul horizon restant : une bureaucratie totale, un peu vide, complètement absurde, et parfaitement fonctionnelle dans sa propre absurdité. Le théoricien culturel Mark Fisher appelait ça la«boring dystopia» – une dystopie ennuyeuse, sorte d’apocalypse beige, administrée sous néons LED, entre deux dashboards Excel.Une fin du monde gérée par un service RH en bore-out.
Comment expliquer que nos fantasmes d’hier se soient matérialisés dans un présent cheap ? L’une des premières explications avancées par l’auteur de COGIPpunk, c’est que les promesses sombres de la science-fiction n’en restent pas moins désirables. Quand arrive le générique de fin de Jurassic Park, on n’a qu’une seule envie : ouvrir un parc à dinos. L’autre raison, c’est qu’une armée de riches couillons s’emploie désormais à transformer ces scénarios flous de science-fiction en feuilles de route très concrètes. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas : MarkZuckerberg, rappelle l’auteur, a tiré du roman post-cyberpunk Snow Crash sa marque «Meta» et son «Métavers», la NSA a baptisé son programme d’identification et d’élimination à distance « Skynet » comme l’IA génocidaire de Terminator, ElonMusk a baptisé son robot Optimus d’après Transformers et son lanceur spatial Falcon d’après Star Wars... et la liste est longue.
Sauf que tout ça foire dans les grandes largeurs. Début 2026, le Cybertruck de Musk ne tient toujours pas la route (littéralement)et vient de faire l’objet d’un énième rappel, cette fois pour risque«potentiellement mortel». Le Métavers de Zuckerberg, lui, vient d’être officiellement enterré après avoir siphonné 80 milliards dedollars pour finir en véritable «cimetière». Quant aux systèmes de ciblage automatisé de Skynet, ils produisent des erreurs bien réelles qui peuvent s’avérer fatales pour des innocents. « Malgré leur position, cette clique de milliardaires de la tech se trouve confrontée au même problème que le plus modeste JérômeBonaldi, décrypte Benjamin Patinaud. Ils vendent de la merde avec un effet «waouh». L’avantage de cette merde, c’est qu’elle est séduisante et qu’elle peut puiser dans tout un imaginaire attractif.Le problème de cette merde, c’est que ça reste de la merde et que ses promoteurs ne bénéficient pas de la sympathie qu’inspirait l’amuseur de Canal+ ».

Le journaliste canado-britannique Cory Doctorow parle, lui, d’«enshittification» – «merdification» en langue de Molière. Le principe est simple : tous les services ou produits qui semblaient pratiques, cools ou prometteurs finissent par être lentement transformés en machines à cash dysfonctionnelles. Le pourrissement se déroule en trois étapes :d’abord tout va bien car les fournisseurs de services doiventattirer le chalant avec des argumentaires imbattables – tout est gratuit, fluide et hyper-performant. Une fois tout ce petit monde bien captif, les plateformes cessent progressivement de servi rleurs utilisateurs pour séduire les entreprises clientes – puis finissent par privilégier leurs investisseurs, au prix de tarifs abusifs et de pratiques toujours plus douteuses. Les applis deviennent illisibles sous l’empilement de nouvelles fonctionnalités, les grilles de tarifs imbitables sous les couches de yield management, les plateformes croulent sous les fenêtres de pub et les bannières cookies, les objets connectés cessent mystérieusement de fonctionner après deux ans, et les services dits « innovants » se changent en péages à abonnement. Et paf, nous voilà dans l’ère du Merdifiocène.
On pourrait trouver étrange de persister à produire autant de médiocrité, si on ne comprenait pas que les gadgets futuristes en question n’ont jamais eu vocation à fonctionner vraiment. « Ces bricolages pharaoniques ne cherchent pas à convaincre des gens soucieux de choses aussi ennuyeuses que l’urbanisme ou les droits de l’homme, continue Benjamin Patinaud. Ils doivent faire rêver des investisseurs et tout un gratin hyper riche à l’imaginaire de jet-setteurs pour qui Dubaï était encore trop raisonnable et de bon goût.» .
.jpg)
Non contente de vivre dans un monde inspiré du pire des pires dystopies, l’armée française a carrément décidé en 2020de faire appel à des écrivains de science-fiction pour les aider à imaginer les menaces de demain. Tous les ans, un groupe d’auteur·ices de S.F. met son art de la prospective au service du gouvernement pour décrire des futurs désastres possibles et justifier ainsi les choix militaires de la Défense. Que voulez-vous ?La fin du monde justifie les moyens. Comme les blockbusters dystopiques, les fictions de ce genre formatent nos angoisses plutôt que les dépasser, faisant le jeu dangereux de la prophétie auto réalisatrice : tout sera foutu précisément parce qu’on se dit que tout sera foutu.
Bilan des courses, le présent – notre ex-futur – est nul à chier, et l’avenir – notre futur-présent – n’emballe personne. Au début de cette année, un sondage mené pour la chaîne américaineNBC montre qu’une quasi-majorité d’Américains âgés de 18 à29 ans dit qu’elle préférerait vivre dans le passé plutôt que dans le présent, et encore moins dans le futur. Traduction : l’homo cogipus fait la gueule.
.png)
Que faire alors ? Comme le rappelle l’écrivaine de SF américaineUrsula Le Guin, « tout pouvoir humain peut être contesté et changé par des êtres humains », et nous pourrions nous extraire du capitalisme de la même manière que nous l’avons fait de la monarchie. « La résistance et le changement commencent parfois par l’art, et souvent par le nôtre, l’art des mots.» L’ennui, c’est que la description d’un futur désirable nécessite un effort intellectuel de plus grande envergure. Si les utopistes ne passent pas pour des gens très sérieux, ils mériteraient bien qu’on fasse la part belle à leur imagination «positive». Car c’est de cela qu’il s’agit ; comme l’écrit Hannah Arendt, « Il ne va pas de soi que nous soyons capables de dire : “le soleil brille”, à l’instant même où il pleut». Notre capacité à projeter des récits futuristes à l’opposé de ce que nous craignons (des utopies, donc) peut avoir des incidences positives sur notre présent. La liberté s’acquiert par l’imagination, c’est elle qui nous affranchit de la réalité ; imaginer des futurs utopiques serait donc le meilleur moyen de s’affranchir de lendemains dystopiques. Et pour reprendre la conclusion de COGIPpunk, « l’avantage des avenirs incertains c’est qu’ils restent à écrire.»