Éditorial
27.11.2025
Par
Climax
Attention : cet article peut réveiller l’anarchiste qui sommeille en vous. Vous aimez les prairies des films d’animations de Miyazaki, les jardins verticaux ou les cités-verdoyantes ? Asseyez-vous, il faut qu’on parle : vous êtes sûrement un Solarpunk qui s’ignore, un anticapitaliste en devenir. Bonne nouvelle : c’est cool, vous pouvez souffler. Retour sur l’histoire d’un courant fait de luttes et d’eau fraîche.

Années 2010. Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. On réalise avec effroi que le changement climatique arrive plus vite que prévu. La fiction nous rappelle que tout est foutu et qu’on n’y peut rien : le post-apo et la dystopie sont des formes dominantes d’imaginaire, avec des déserts à perte de vue, des côtes englouties, des zombies partout, et quelques enclaves urbaines privatisées et irrespirables. Bof. 

C’est dans ce contexte que naît le solarpunk : un imaginaire à mi-chemin entre l’Art nouveau, Miyazaki et le low-tech, un monde de villes paisibles avec des moulins et des voiliers, des jardins verticaux et des panneaux photovoltaïques bricolés. D’un seul coup, on a enfin une alternative à l'apocalypse, un futur possible, et l’envie de s’y mettre dès maintenant. Ouf. 

Crédit : Luc Schuiten

Solarpunk 1.0.1 

La première occurrence identifiée du terme « solarpunk » remonte à un court article publié en 2008 sur le blog Republic of the bees. On y trouve déjà les fondamentaux du mouvement : remettre au goût du jour des techniques “dépassées” pour inventer un futur en harmonie avec une nature abîmée, mais réparable. Il s’agit de se démarquer du passéisme steampunk, qui est toujours à la limite d’être réac’, et de redonner au nihilisme cyberpunk son rôle de repoussoir, au lieu d’y voir le seul futur possible. Le solarpunk n’est pas passéiste pour autant. Il ne s’agit pas de « revenir à la bougie », mais d’utiliser la technologie pour permettre à l’humanité de s’insérer dans le monde vivant, au lieu de le détruire méthodiquement. Il s’agit d’inventer des futurs vivables pour tous, malgré le chaos climatique qui vient. Et il s’agit de commencer maintenant. 

Le premier recueil de nouvelles solarpunk paraît en 2012 au Brésil. En 2014, un chercheur et artiste américain nommé Adam Flynn publie un texte court et brut, « Solarpunk : notes pour un manifeste », où il donne au mouvement son meilleur cri de ralliement :

 « Il ne fait pas bon être un futuriste de moins de 30 ans aujourd’hui. (...) Nous avons grandi au milieu de TED talks sur la consommation verte et le développement durable, mais aussi de prédictions apocalyptiques annoncées avant l'âge prévu de notre retraite. Beaucoup d'entre nous pensent qu’il n’est pas éthique de faire des enfants dans un monde comme le nôtre. (...) Notre futur doit consister à innover et réorienter sur la base de ce que nous avons (au lieu du “tout détruire et rebâtir quelque chose de complètement neuf” propre au 20ème siècle). Imaginez des permaculteurs pensant en temps de cathédrale, des jardins d'irrigation faisant office d’ordinateurs fluidiques, imaginez que le concept de ville intelligente soit remplacé par une citoyenneté intelligente. (...) Il y a quelque chose de charmant dans la façon dont le solarpunk s’oppose à la vision d’un futur moderne, lisse, propre et blanc façon iPod. Le solarpunk est un futur à visage humain avec de la saleté derrière les oreilles. Nous sommes des Solarpunks parce que les seules autres options sont le déni ou le désespoir »

Dear Alice - The Line

Sous les pâquerettes, l’anticapitalisme

L’esthétique du solarpunk se développe rapidement sur le web. Son futur verdoyant et paisible, avec une technologie discrète mais utile, offre enfin un horizon désirable, dans lequel tout le monde veut plonger la tête la première. La force du mouvement réside dans le fait qu’il ne se contente pas d’être béatement optimiste : il s’intéresse à l’ordre des possibles et, surtout, à ce qui est possible de faire dès maintenant. 

Les Solarpunks n’ont pas peur d’annoncer qu’ils sont anticapitalistes, et que c’est même le fondement de leur action. Leurs engagements concrets sont globalement écolos et de gauche, et prennent de nombreuses formes. On y retrouve pêle-mêle des collectifs autogérés de travailleurs et des fermes en permaculture, la lutte contre des pipelines et des grainothèques. Ce qui les rapproche, c’est une vision commune de l’avenir qu’ils veulent faire advenir.

L’esthétique techno-miyazakienne attire l’attention, redonne espoir et mène subrepticement vers le politique, en introduisant des thématiques comme l’habitat collectif, l’auto-organisation et le partage de ressources raréfiées. C’est à peu près l’inverse de mouvements comme Extinction Rébellion ou Fridays for Future, qui utilisent les codes du mouvement social, mais à travers action qui reste essentiellement de l’ordre de la représentation. 

Tous Solarpunks !

Le solarpunk et son esthétique se retrouvent au confluent de beaucoup de tendances actuelles. Ses paysages verdoyants évoquent le cottagecore (mode célébrant une vie rurale idéalisée), mais sans rejet de la technologie. L’importance donnée à l’agriculture régénérative séduit les écolos militants. L’attachement à l’échelle locale et à l’auto-organisation rappelle le municipalisme libertaire. Les éoliennes bricolées et les jardins verticaux séduisent les makers. Enfin, sa conscience aiguë du dérèglement climatique touche les collapsos.

Le solarpunk a une vision sociale du futur. Ni éolienne personnelle, ni centrale nucléaire : le solarpunk propose une autonomie localisée, à l’échelle du quartier ou du village. Le souvenir des catastrophes naturelles récentes et du peu de secours apporté par les pouvoirs publics aux plus pauvres laisse penser qu’il va falloir s’organiser avec ses voisins, son quartier, sa ville, pour assurer la subsistance de tous et vivre ensemble malgré la merde qui vient, en se bricolant des infrastructures autonomes. 

Tous Solarpunks, vraiment ? 

L’ambiguïté et les contradictions du solarpunk sont dans sa double nature, à la fois spéculative et concrète. C’est une étiquette que tout le monde peut revendiquer, et une esthétique que tout le monde peut s’approprier, ce qui peut créer une certaine confusion. Singapour et son rêve de devenir une “cité-jardin” sont souvent cités en exemple d’un solarpunk hi-tech, alors qu’on y est loin de l’idéal égalitaire et libertaire propre au mouvement.

Le lunarpunk, lui, se présente comme le pendant nocturne et druidique du solarpunk, avec ses visuels un peu dark, riches en bioluminescence et en cristaux, pour ramasser les miettes de la mode des sorcières. Il s’agit en réalité du cheval de Troie de « libertariens de gauche », qui veulent renverser l’État grâce au cryptomonnaies, tout un programme.

Les entreprises ne se privent pas non plus de s’approprier l’imaginaire solarpunk, pour se donner une image « croissance verte » à peu de frais. On ne compte plus les images d’immeubles géants couverts d’arbres, qui n’ont plus vraiment la même tête une fois construits (la terre ça pèse vraiment hyper lourd) ou sont réservés aux plus riches.

Le plus symptomatique peut-être : un petit court métrage d’inspiration profondément solarpunk a tourné partout sur internet à l’automne 2021. On y voit une ferme idyllique à l’ombre de turbines gonflables flottant comme des cerfs-volants. C’est en fait une pub pour une marque de yaourt grec, d’où les vaches sont curieusement absentes.

Non à l’optimisme ; Oui à l’espoir !

Le vrai problème du solarpunk, c’est le fossé entre son imaginaire, grandiose, et ses concrétisations, modestes. Le futur solarpunk est plutôt fait d’épinards qui poussent dans des bouteilles en plastique que de méga-projets. Le solarpunk ne sera sans doute pas sexy, il sera même un peu cradingue, bricolé, low-tech. Il improvisera avec ce qu’il a sous la main.

Le Chateau dans le ciel, Miyazaki

Certains s’inquiètent ainsi des promesses implicites de l’esthétique du mouvement, difficiles à tenir. Sans doute faudrait-il faire attention à ne pas trop promettre, et se préparer à un futur où le modèle dominant de développement est le camp de réfugiés, en se demandant dès maintenant comment réussir dans cette réalité.

Pour autant, même si la fiction fait quelques fausses promesses, il serait bien dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. On voit bien où nous ont mené les revendications “réalistes”, encadrées par la promesse de l’apocalypse à venir. Il est temps de réclamer autre chose. Ce n’est pas une question d’optimisme. Les futurs « optimistes » sont ceux qui reposent sur une vision solutionniste — on va construire de gigantesques usines de captation de carbone et de désalinisation, des digues indestructibles et des réacteurs surpuissants, et vous verrez, tout ira bien, on pourra continuer à vivre comme avant.

Non, c’est une question d’espoir, ce qui est à la fois plus modeste et plus honnête. Les Solarpunks disent en substance « Voilà le futur que nous voulons, et que nous pouvons peut-être même faire advenir si on s’y met maintenant ». Plus encore qu’une esthétique, le solarpunk est donc peut-être surtout un terrain commun, une manière pour des gens aux engagements très différents de continuer à agir face à un avenir qui s’annonce difficile mais pas nécessairement apocalyptique, si on décide de faire autrement. Avec toujours le même credo : ni déni, ni désespoir.

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