Enquête
27.11.2025
Par
Matéo Parent
Derrière les décharges sauvages, un véritable marché noir des déchets prospère, entre industriels véreux, filières opaques et réseaux mafieux. Peu contrôlé, très lucratif et faiblement puni, ce trafic s’étend de Marseille à l’Europe entière. Les autorités peinent à suivre ? Certains citoyens prennent les choses en main, quitte à se frotter aux crapules.

« Fais gaffe où tu marches, tu pourrais avoir des surprises ! », prévient Jean-Yves Sayag en enjambant la barrière qui longe la route. À ses gestes sûrs, on devine que ce conseiller métropolitain de la métropole Aix-Marseille est un habitué. C’est vrai qu’on ne voit pas toujours ce qui se cache sous les herbes hautes de ce vallon de l’Estaque, dans le 16e arrondissement de Marseille. Le point de vue sur la mer et la ville, façon carte postale, feraient presque oublier les tonnes de ferraille et de tout-venant cognées par le soleil, jetés en contrebas. On y trouve un peu de pierraille (naturelle), une baignoire en fer (moins naturelle), des bouteilles de protoxyde d’azote, des restes de grillade, un scooter rouge qui a dû être beau dans sa jeunesse et surtout, surtout des centaines de carcasses de voitures. 

Jean-Yves, 53 ans, slalome entre les tôles avec l’aisance de celui qui connaît son coin à champignon. « Ah, une nouvelle. Suis-moi, on va relever ses infos », lance-t-il en dévalant la pente. Le numéro de série trouvé, il s’empresse de filmer la trouvaille avec son téléphone, pour la poster sur Facebook où le suivent près de 32 000 personnes : « Bonjour les amis ! J’ai pu identifier un locatif très connu en France qui se reconnaîtra. Je lui demande de rentrer en contact avec moi pour que la compagnie d’assurance vienne récupérer son cadeau. Rassurez-vous : elle est en plusieurs morceaux. » Quand on lui demande, Jean-Yves se dit marseillais « inconditionnel » et humoriste, en plus de ses casquettes d’élu et de gérant de snack. Et tout naturellement, « supporter de l’OM à vingt mille pourcent » (sic). 

Crédit : Matéo Parent

Lanceur d’alerte atypique 

Certains le disent aussi influenceur. Il tient son goût des caméras d’une anecdote qui remonte à 2016. Excédé par des voitures abandonnées amoncelées derrière son commerce, il filme les lieux, en mode cri du cœur. « J’étais exaspéré. J’avais le langage fleuri », glisse-t-il en souriant. « Moi qui ne supporte pas de voir un seul mégot par terre, là, j’étais hors de moi ». Sur Facebook, la vidéo atteint vite plusieurs dizaines de milliers de vues et attire l’attention des autorités. La ville de Marseille le contacte, et détache rapidement une équipe pour nettoyer la zone. « La semaine suivante, ils m’ont rendu le parking comme neuf, j’en revenais pas ! », se souvient Jean-Yves. Il en déduit que la dégradation des lieux fait peu bouger les services publics, contrairement aux vues des réseaux sociaux.

Depuis, il poste chaque semaine photos et vidéos de ce qui traîne ici et là, des petites poubelles sauvages aux grosses décharges illégales. Ce lanceur d’alerte atypique a été élu quatre ans plus tard, en 2020, comme Conseiller métropolitain délégué à la Propreté, l’Hygiène et les décharges sauvages, sur la liste de Marion Bareille (Les Républicains). Il se revendique toutefois apolitique, travaillant avec la gauche et la droite, extrêmes compris. Quand ce n’est pas lui qui filme, il accueille les journalistes à bras ouverts. « Je suis suivi sur internet, on m’alerte en permanence des dépôts sauvages, dans les commentaires ou en privé. Je fais du bruit, c’est mon mode d’action. Puis je remonte l’information à la métropole pour action, ou bien j’organise moi-même des collectes citoyennes de déchets. » Mettre un coup de projecteur sur ces activités illégales lui a valu quelques intimidations physiques, sur lesquelles il ne s’épanche pas. Car derrière la tôle froissée sous cette falaise, il y a un business bien juteux, à condition qu’il soit à l’ombre. 

Vous me la faites à combien, la benne ? 

Il excite moins Netflix que le trafic de drogue, mais celui des déchets est tout aussi lucratif. Et ce, bien au-delà de Marseille : on estime que jusqu’à 30 % de l’ensemble des transferts de déchets en Europe pourrait être illicite, ce qui représenterait un chiffre d'affaires de 9,5 milliards d’euros par an pour les criminels, selon l’Office européen anti-fraude. Le chiffre d'affaires du trafic de cocaïne dans l'Union Européenne, lui, est estimé à environ 10,5 milliards d'euros en 2020 – à peine un milliard de plus (selon Europol et l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies).

Crédit : Matéo Parent

Et c’est bien parce qu’il fait couler peu d’encre que le trafic de déchets, peu contrôlé, a tout du bon plan. « Jusqu’à récemment, ceux qui trafiquaient se disaient que c’est très rentable, avec peu de risques de se faire attraper. La police a mis du temps à se mettre en place contre ça », explique Anne Roques, juriste senior en droit de l'environnement au sein de l'ONG France nature environnement. La loi est également plus clémente en la matière : la peine maximale pour un trafic de déchets en bande organisée est de 7 ans de prison en France, contre 30 ans pour un trafic de stupéfiants. 

Le bon coin à poubelles

Comme dans tout business illicite, on trouve tout type de calibre à la besogne. Les petits trafiquants utilisent notamment Leboncoin, qui compte près de 4 000 annonces contenant le mot-clé « déchet » (recherche mi-mai 2025). L’écrasante majorité proposent de venir récupérer tout type de déchets, parfois dans l’heure. « Ils sont référencés avec de fausses entreprises, ou bien à leur compte, sans agréments officiels. Beaucoup extraient la partie valorisable des déchets, comme le cuivre ou l’aluminium, et laissent tout le reste dans la nature », explique Olivier Guichardaz, journaliste spécialisé qui dirige le média Déchets infos. Tout cela atterrit souvent dans des coins à l’abri des regards, où les propriétaires des terrains (privés ou publics) mettent parfois du temps à découvrir le pot aux roses, et préfèrent parfois fermer les yeux qu’intervenir, ou n’ont pas les moyens financiers de le faire. 

Si la benne se deale aussi bien que les pochons de blanche, c’est qu’il y a du stock à écouler : la France a produit 345 millions de tonnes de déchets, dont près des trois quarts proviennent du secteur de la construction. Comptez également 1,7 million de véhicules hors d’usage en France, dont on estime que près d’un tiers sont traités illégalement, selon un rapport de l’OCLAESP en 2022. « La grande mode en ce moment, c’est le trafic vers l’Espagne. On envoie des déchets en vrac dans des camions qui déclarent de faux chargements », note Anne Roques de FNE. Un camion sur trois transportant des déchets vers l’Espagne serait hors la loi, selon la gendarmerie espagnole. Ces fraudes à la déclaration permettent d’éviter la taxe sur les déchets non valorisables comme le plastique (de son petit nom TGAP, pour taxe générale sur les activités polluantes). 

Crédit : Matéo Parent

Le roi des poubs’

D’autres, au contraire, ont élevé le trafic de déchets au rang d’art. Parmi eux, on trouve Richard Perez, surnommé le « Roi des poubelles » par la presse (un titre prisé dont vous rêvez sûrement la nuit). Fiché au grand banditisme, ce cinquantenaire est un habitué des tribunaux, où il a été condamné pour une série d'incendies de camions-poubelle en 2003, puis pour trafic de stupéfiants. Sa mise en examen dans le cadre de la tentative d'assassinat d'un ancien parrain du Gard, commise en 2013, a achevé d’asseoir sa réputation. Le seigneur de la benne traficote depuis les années 1990 en PACA, Occitanie et Auvergne-Rhône-Alpes, où il rafle des marchés publics puis ouvre des décharges qui accueillent 20 à 30 fois plus de déchets que déclaré, tout en envoyant régulièrement le surplus en Espagne dès qu’il sent les soupçons arriver. Ces dépôts illégaux ont donné lieu à de graves incendies, comme en 2021 dans la commune de Saint-Chamas, quelques mois après que le Maire ait alerté sur des quantités anormales de déchets stockés. Près de 30 000 tonnes de déchets – au moins 30 fois la limite autorisée – ont brûlé durant six semaines, occasionnant une pollution de l'air comparable à celle de Pékin, selon l'organisme de surveillance de l'air Atmosud.

En dépit de son statut de suzerain, le « Roi des poubelles » est loin d’être un cas isolé de réseaux organisés. En 2023, une affaire d’importation illégale de déchets belges en France a été révélée au grand jour, avec un système similaire de fausses déclarations et de structures juridiques-écran. « Une procédure judiciaire est en cours en France mais aussi en Belgique en ce moment, explique Anne Roque, la juriste senior de FNE. On a attrapé en France certains petits opérateurs du trafic, mais plusieurs grosses entreprises belges qui envoyaient leurs déchets en France n’ont jamais été inquiétées, du moins jusqu’à aujourd’hui ».

La riposte s’organise (lentement)

Pour contrer dans nos frontières ce banditisme un peu particulier, une unité dédiée de la gendarmerie a été créée en 2004, l’OCLAESP (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) qui lutte de manière plus large contre la criminalité environnementale (qui comprend également les atteintes aux espèces animales et aux espaces naturels). 

Sauf que les moyens pour contrôler et juger ces affaires sont encore insuffisants aux yeux des acteurs de terrain, pour qui trop de trafic passe encore sous les radars. Les temps de réaction des autorités sont également sous le feu des critiques d’Olivier Guichardaz, de Déchets infos : « Pour l’incendie de Saint-Chamas, entre le moment où le maire avait fait un signalement aux autorités et l’incendie, il y a eu 8 mois pendant lesquels les déchets illégaux continuaient d’affluer. Si les autorités avaient agi immédiatement, la différence de coût final aurait permis de rémunérer 23 inspecteurs pendant 1 an, un investissement qui freinerait ce type d’agissement. » 

En attendant que les pouvoirs publics remontent au score, les citoyens sont poussés à porter eux-mêmes la casquette de justicier, en dénonçant ces sites illégaux pour gêner les coupables et – in fine – faire réagir les autorités. L’ONG France Nature environnement a lancé récemment l’application « Sentinelles de la nature », pour faciliter ce signalement. Le marseillais Jean-Yves Sayag, lui, continuera de faire jouer son bagout sur les réseaux. « Je suis un écologiste pragmatique, proclame-t-il. Les gens à Marseille s’en foutent un peu de préserver des coins du monde qu’ils ne connaissent pas. Moi, je crois à l’écologie de proximité. Ça aide les gens à monter dans le bateau de la transition écologique. » En espérant que celui-ci arrive à bon port, avec les bonnes poubelles à bord, s’il vous plaît. 

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