Interview
18.09.2026
Par
Sixtine Guellec
Les pesticides, c’est mauvais pour la santé ? Jusque-là, vous suivez. Mais alors pourquoi faut-il encore autant batailler pour établir leur rôle dans certaines maladies ? Toxicologue à l’Inrae, Laurence Huc a décidé de sortir du labo pour mettre les pieds dans le plat. Avec l’illustratrice Marguerite Boutrolle, elle nous offre Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants (Les Printanières), une BD qui parle de science, de cancer, de citoyens qui s’en mêlent, et d’enfants qui auraient parfois deux-trois choses à apprendre aux experts.
Couverture de Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants, 2026

Vous êtes toxicologue, pas autrice de BD. Pourquoi ce détour par la bande dessinée plutôt qu'une énième publication scientifique ?

Laurence Huc : Parce que ce sont des histoires qui viennent du terrain, pas du labo. C'est en rencontrant des familles touchées par le cancer que j'ai eu envie de raconter ce que nos choix de société, et une science qui ne ruisselle jamais jusqu'aux politiques publiques, font aux enfants. En comité d'experts, on débat de « dose sans effet », de seuils. On oublie que la conséquence concrète de ces débats-là, ce sont des gamins malades, vulnérables. On est victimes d’une vraie déshumanisation des connaissances scientifiques. Une publication académique sur l'échec des politiques publiques n'aurait raconté ni ce drame ni cette rage-là.

Le vrai scandale de votre BD, au-delà des pesticides, c'est l'histoire de la recherche sur le cancer elle-même. Qu'est-ce qui se joue depuis les années 1970 ?

Il y a eu un processus actif pour invisibiliser les causes environnementales des cancers. Dans les années 1960, en toxicologie, le cancer était vu comme une maladie essentiellement environnementale, ça ne faisait quasiment pas débat. À partir des années 1970, financée notamment par les lobbies de la chimie et de la pétrochimie, la recherche s'est massivement réorientée vers la génétique : on allait trouver « le » gène du cancer… Entre la fin des années 1970 et les années 1980, le cancer est presque devenu, dans l'imaginaire collectif, une maladie génétique. Pendant ce temps, la recherche sur l'environnement a été délaissée. Or seuls 10 % des cancers ont une origine génétique. Le reste, on continue de l'attribuer au « hasard ». On expose des enfants, dès la grossesse, à des cocktails de produits. On construit des écoles sous des lignes à haute tension, avec du radon dans les murs, parfois juste en face d’un site industriel qui rejette des composés cancérigènes avérés. Et on continue de nous dire qu'on « n'est pas sûr ». On obtiendrait sûrement un diagnostic plus juste en confiant l'expertise à des enfants : eux n'ont pas encore appris à se cacher derrière le « c'est multifactoriel ».

Comment ce déni tient-il, malgré les preuves ?

Parce que c'est confortable, pour tout le monde. Et il y a très peu de gens pour aller à l'encontre de ce confort-là : les scientifiques qui portent ces sujets restent ultra-minoritaires, et ces engagements ont un coût réel sur nos carrières. Moi, je fais partie de plusieurs collectifs, à Toulouse notamment, qui refusent que leurs recherches soient détournées pour détruire la planète. Mais on se compte sur les doigts d'une main. C'est là que le déni tient : tant qu'il y a si peu de monde pour le payer cher, personne ne se bouscule vraiment. Il y a clairement un sursaut à avoir, y compris politique du côté des scientifiques. C'est urgent.

À Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique), une vingtaine de cas de cancers pédiatriques ont été recensés depuis 2015 autour d'une école exposée à une ancienne usine de traitement du bois, un dossier que les autorités sanitaires ont classé sans suite. Le but, avec la sortie de la BD, c'est de refaire du bruit autour de ce dossier ?

Oui, entre autres ! J'ai passé des week-ends entiers à Sainte-Pazanne à mener des entretiens avec les familles, à écouter leurs batailles, administratives, médicales, pour faire reconnaître ce qui arrivait à leurs enfants. Et je les ai prévenus dès juillet : « préparez-vous, il va y avoir des réactions ». Depuis, la mairie a changé, et six membres du collectif Stop aux cancers de nos enfants - le collectif de parents créé en 2019 après la découverte du cluster - siègent dans l'équipe municipale, ce qui montre que ça évolue. Mais il faut que tout ça se sache. Alors oui, ces révélations, ça peut faire grincer des dents côté action publique, mais ça peut aussi débloquer des situations. Personne n'a envie d'apprendre qu'il vit sur un site pollué, qu'on soit écolo ou non, ça touche tout le monde de la même manière. C'est pour ça que l'angle « santé des enfants » fonctionne : il mobilise des gens qui ne se retrouveraient jamais autour d'une table un dimanche midi, mais qui, sur la question des enfants, admettent qu'il y a un problème.

Les institutions sanitaires ont-elles vraiment lâché l'affaire ?

D’une certaine manière, oui. Les enquêtes institutionnelles n'ont jusqu'ici abouti à rien : les données sont soit inexploitables, soit on ne sait même pas comment elles ont été récoltées. Les familles sont clairement traumatisées par leur passage devant ces instances, qui les ont abandonnées. Alors on fait autre chose : avec le collectif Stop aux cancers de nos enfants, on a monté l'Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale, à Sainte-Pazanne, pour construire notre propre diagnostic, avec nos propres protocoles, et le transmettre directement aux politiques, aux décideurs, aux acteurs économiques, en rendant tout public, à l'inverse de ce qui se pratique d'habitude. C'est une question de transparence, et de savoir citoyen.

Et dans le meilleur des mondes, qu'est-ce qui pourrait faire bouger les lignes ?

Un mouvement de citoyens qui prennent à cœur la santé des enfants, y compris celle des agriculteurs, parce que l'agriculture intensive est dans l'impasse, tout le monde le sait. Si on prenait chaque décision, du plan local d'urbanisme au choix d'une molécule autorisée, en se demandant honnêtement « est-ce que c'est bon pour mon enfant, pour mes petits-enfants, pour les générations à venir », ce serait déjà une boussole plus sage que celle qu'on utilise aujourd'hui. Et je crois vraiment que le pouvoir, il est là : dans les citoyens. Les enfants eux-mêmes nous demandent des comptes : un gamin en chimio qui dit à sa mère « tu ne vas quand même pas rien faire », ça oblige à se regarder en face. On n'a pas envie de laisser grandir nos enfants dans une société malade. Et ça, ça donne envie de se bouger !

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