
Adoubé par Natalie Portman comme par Hermès, capable de passer d’un clip pour The Strokes à une fresque sur le futur, Ugo Bienvenu est devenu en peu de temps le porte-drapeau d’une science-fiction plus lumineuse, une science-fiction qui donne de l’espoir autant que l’envie d’en découdre. Pourtant, sa carrière a commencé dans le dark, très dark : à la sortie de ses études d’art, il adapte Sukkwan Island, l’un des romans les plus déprimants jamais écrits, puis signe des dystopies salées comme Préférence Système ou Paiement accepté, où il imaginait déjà le fils de Trump largué dans une France post-guerre civile américaine.
Et puis, débarque Arco, son premier long-métrage qu’il conçoit comme « un grand câlin, une belle histoire pour nous redonner à tous un entrain nouveau ». Le film raconte l’histoire d’Arco, un enfant tombé du ciel par erreur en l’an 2075, dans un monde qui ressemble sacrément au nôtre, mais en pire. Là, il rencontre Iris, dix ans, née dans ce futur-présent abîmé qui navigue entre hologrammes, parents absents et crise climatique. Entre eux naît une amitié improbable et, avec elle, un récit d’aventures sur la possibilité d’un avenir un peu moins nul.
C’est pour nous parler de tout ça qu’Ugo Bienvenu nous accueille dans les locaux de son studio de production le lendemain de son anniversaire. Cheveux en vrac et débit en rafale, le réalisateur nous raconte l’origine du projet, sa vision de la SF et son allergie à l’IA.
Salut Ugo, si on voulait te parler aujourd’hui, c’est qu’on est en train de fabriquer un grand dossier sur le solarpunk, et on trouve que ton travail résonne bien avec ce courant…
Alors déjà, il faut que je vous dise : je n’aime pas le solarpunk. Le « punk », ça suppose l’idée de la destruction, de l’endommagement. Je trouve ça trop facile de détruire. C’est nettement plus difficile, et aussi plus intéressant je pense, de construire. Plus compliqué de rammener de la lumière que de l’ombre. Aujourd’hui j'ai davantage envie d'être du côté des enfants qui fabriquent des châteaux de sable que de ceux qui les détruisent.
Avant de fabriquer le monde solaire d’Arco, tu as longtemps imaginé et raconté des imaginaires d’avenir assez sombres voire dystopiques…
Avant je faisais de la science-fiction analytique, un peu critique, et tout, mais je me suis dit : « c'est trop facile de critiquer ». Créer des formes constructives, générer de la lumière, c'est plus complexe mais je pense que ça a plus de poids et je pense que c'est ce dont le monde a besoin. En tout cas, moi, c'est ce dont j'ai besoin.

Le monde a besoin de modèles d’avenirs désirables plutôt que d’alertes sur les horreurs qui pourraient advenir ?
Si Elon Musk est capable de faire autant de conneries, c'est qu’il travaille sur un narratif qui est déjà profondément installé dans l'inconscient collectif. Quand il dit « je vais faire des robots », tout le monde a déjà une perception familière des robots. Et l’ennui c'est que les gens n’ont pas tous retenu les leçons de la science-fiction. Même quand Asimov nous met en garde contre les robots, ce qui reste dans l’imaginaire, c'est l’esthétique ! C’est l’image plus que le fond.
Tu veux dire que la science-fiction habitue notre œil au pire, d’une certaine manière ?
Notre quotidien est le fruit de la pensée de la science-fiction depuis les années 50. Comme une prophétie auto-réalisatrice, tout ce qu'on a imaginé de pire a fini par arriver. Et cela vaut au-delà de la science-fiction. La main du marché (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’Adam Smith, ndlr), tout le monde a lu le tome 1, personne le tome 2, alors que le second met en garde contre tout ce qui est dit dans le premier ! Le monde qu’on nous a vendu depuis la révolution industrielle est basé sur les chiffres, qui est un absolu numéraire. Ce système-là marcherait très bien si on était des concepts, mais on n’est pas des équations. On est des êtres de chair, d’os, de sang et de réflexion, d’intuition, d’inconscient. À mon sens, si on veut créer un monde qui sera plus en adéquation avec nous-mêmes, il faudrait commencer par plus écouter nos idées, nos intuitions, nos envies, nos besoins, que d'écouter les chiffres. Il faut arrêter de penser de manière numérique et penser de manière poétique.
Dans Préférence Système, le robot Miki explique justement que ce qui fait de nous des humains, c’est notre capacité à prendre des décisions sans faire de calculs. Pourquoi alors est-ce qu’aujourd’hui on confie nos décisions aux machines, aux IA ?
On n’a plus confiance en nous, l’humain n’a plus confiance en lui. Pourquoi ? Tout simplement parce que notre création nous paraît plus parfaite que nous-mêmes. Et ça, Günther Anders en parlait déjà très bien dès les années 50. Dans L'obsolescence de l'Homme, il explique qu’on a un complexe face à la perfection des objets qu'on génère. Ça, c'est notre premier problème. Le second, c’est que l’IA arrive avec un appareil libidineux extrêmement fort, parce qu'il a été construit depuis longtemps dans l'imaginaire collectif. Et qu’on ne comprend pas ce que l’usage de l’IA implique vraiment.
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Qu’est ce qu’elle implique vraiment, alors ?
C'est un peu comme si on était en guerre et qu'on était attaqué sur tous les fronts, sur tous les régimes de notre vie. Aujourd’hui pour s’en sortir, il nous faudrait autant de philosophes que d'ingénieurs ! Il faut qu'il y ait des penseurs qui planchent sur la technologie en même temps qu'on la crée. Le problème c’est que la technologie arrive, elle nous change, mais la morale est toujours en retard.
En quoi l’IA fait-elle du mal à nos imaginaires et à notre avenir ?
Quand je dénonce l’IA, les gens pensent que j’ai peur de perdre mon boulot. Mais ça c'est arrivé plein de fois dans l'humanité ! Non, le vrai risque, c’est que dans 30 ans on ne sache plus faire ce qui nous permet d’être résilient, de retomber sur nos pattes.
Passer la main aux IA, c’est laisser l'inconscient de masse être façonné non plus par des humains mais par des machines. Or, ces dernières n'ont aucun lien avec l'expérience du monde ! L’IA manque déjà de contenu référentiel, elle est déjà en train de s'auto digérer, et donc de produire du faux. Elle ne générera jamais aucune vérité.
Donc ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'à terme on sera faibles. Nos régimes symboliques vont être affaiblis, et donc quand le réel nous amènera quelque chose, on ne sera pas près, et on s'effondrera. Tout ça va finir qu’avait préparé le Capital depuis très longtemps : fractionner l’espace social et diviser les masses. Pour moi la vie n’a d’intérêt que si tu peux l'imaginer, que si tu peux la rêver, et que si tu peux agir dessus. Et si la machine se propose de prendre tout ce qui fait le sel de l'humanité, c'est à dire l'imaginaire, la maîtrise d'un métier, la maîtrise d'une idée, la maîtrise de nos vies en fait, autant crever tout de suite !
Que peuvent les artistes, dans un tel contexte ?
Nous, en tant qu'artistes, on travaille avec un champ référentiel vivant, vibrant, qu'on actualise tout le temps. Notre rôle, c’est de projeter du passé dans le futur et du futur dans le passé. Et c'est ce grand écart constant qui nous permet de parler de nous au présent.
Le métier des gens qui comme moi, quii racontent des histoires, c’est de parler du réel, de l'augmenter, d'actualiser le monde à lui-même. La littérature, le cinéma, les récits, ce sont des formes qui nous préparent aussi à l’expérience du réel. D’ailleurs, on le voit : les gens qui résistent le mieux aux chocs de la vie sont les gens qui ont le plus lu, le plus vu, le plus vécu de choses.
Dans tes fictions, comme dans le courant du solarpunk d’ailleurs, l’ancien monde est toujours en arrière-plan, et le changement ne se fait jamais sans coût.
En Occident, on a parfois du mal à comprendre que le monde ne peut pas changer du jour au lendemain. Pourtant, on ne peut pas espérer changer si on accepte pas de frapper le réel. On n'est pas des anges blancs : il faut se battre contre notre part d'ombre, contre notre passé, mais pour les combattre il faut les connaître.
Dans une scène où Arco essaie de sauver Iris, j'avais dit à mon musicien : « Tu peux me mettre une musique de victoire quand quand ils arrivent ? ». Il en a fait plein, et ça ne marchait pas, et un jour il m'appelle il me dit : « Gueule pas, viens au studio, je vais te montrer un truc ». Il a créé une musique dramatique pour la scène, et ça marchait parfaitement. À ce moment, j’ai compris la portée de la scène et ce qu’elle voulait dire vraiment : c'est que c’est dur, le changement.
Si Iris part avec Arco, y’aura pas de « demain », si elle reste, elle va devoir se battre. Donc ça implique des choix, de l’effort, de la combativité. C’est ça que j’ai voulu dire : ce qu’on souhaite tous n’arrivera pas par les voies du Saint-Esprit. Ça arrivera par le fait qu’on s’implique pleinement.
Tu racontes des futurs désirables sans masquer leur coût, et tu rends les technologies attachantes tout en les critiquant. Quelle est la mécanique à l’œuvre ici ?
Si je veux questionner les technologies, si je veux les remettre en cause, je dois les représenter dans toute leur complexité, et dans tout ce qu’elles ont d’attachant. Et puis, imaginer des robots qui remplacent les humains, qui portent et éduquent leurs enfants, c’est aussi une manière de poser la question : « Qu’est-ce qui fait de nous des humains ? ». Miki (le robot humanoïde présent dans de très nombreuses œuvres d’Ugo Bienvenu, ndlr) permet d'avoir un caractère objectif et de poser des questions qui ne sont pas faciles à poser à des humains par des humains. Dans Arco, au bout du compte, la définition la plus simple de ce qui fait de nous des humains, c'est notre capacité à dire « Ça, c'est important pour moi ». Être humain c'est définir l'importance des choses pour soi, et pour soi seul. C’est tout. Et je crois que c'est aussi la définition de l'art.
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Arco, c’est un peu une ôde à l’humanité et à l’avenir. Est-ce que aujourd'hui tu as foi dans le futur ?
Je suis le plus pessimiste de tous ! Aujourd’hui se pose la question de ce qu'on veut transmettre. Si c'est laisser un monde froid et compétitif à nos enfants, moi ça me déprime. Depuis le début de l'humanité, on a cet imaginaire collectif qui est le jardin dans le ciel, le jardin d'Eden, le jardin dans Le roi Singe (référence de littérature chinoise, ndlr). Dans tous les textes primitifs il y a des jardins dans le ciel. Et c’est quand même bizarre ce détour historique qu’on a pris, qui nous fait passer par du béton, par des formes froides, non-naturelles, inhumaines, alors que c’est précisément ce qui nous abîme. Et puis on sait très bien qu'on va disparaître à un moment donné, et que là la Terre va continuer à tourner, que ce n’est pas la Terre le problème, mais comment on y vit. Quand je faisais Arco, je pensais à ça toute la journée, c’était invivable, j’étais éco-anxieux, et même anxieux tout court.
Mais quand même, je trouve que l'humanité a encore des choses à transmettre. Arco, c’est ma manière de dire qu’il y a un autre monde à inventer que celui qu’on nous impose. De rappeler que nous avons un pouvoir d'action sur le monde. On est des êtres magiques et notre super pouvoir c'est l'imagination.
Ce message a été reçu, tu penses ?
La majorité des retours que j’ai reçu, c'est que mon film redonnait aux gens l’envie de dessiner, d'imaginer l’avenir. Et je crois que c'est le plus beau retour qu’on puisse me faire. J'ai reçu plein de dessins d'enfants, et plein de lettres de leurs parents, et ça c’est incroyable : ce que j’ai fait donne à quelqu’un d’autre l’envie de faire quelque chose ! Je me dis qu'à mon petit niveau, j’ai généré un peu un élan, comme d’autres l’ont fait pour moi.
Je me suis aussi rendu compte que mon quotidien était plus beau en fabriquant qu’en critiquant. Je vais continuer à analyser et critiquer le réel mais je n’ai plus envie d’opposer. L’autre, l’alter, c’est très important car il te montre une autre face de la pièce : avec lui, même si tu n’es pas d’accord, tu t’augmentes, tu reviens avec de nouvelles questions, de nouvelles propositions, de nouvelles réflexions contre toi-même. Avec Arco, j’ai pris soin de ne m’opposer à personne. J'ai tout fait pour mettre tout le monde dans le même bateau et dire « en fait, de quoi on est fait, tous ensemble ? ». Je crois qu’on est faits d'émotions et de rapport aux choses. Alors je vais continuer à mettre tous les gens dans la même salle et parier sur ce qu'on a en commun plutôt que sur ce qui nous oppose.