.png)
En 1922 à Fortaleza, quelque chose bascule. Les habitants de cette ville côtière du nord-est brésilien, excédés par la corruption généralisée de leur classe politique, décident de franchir un pas. Aux élections municipales, ils élisent Yoyo, un bouc.
Yoyo le bouc n’est ni une métaphore, ni un surnom, mais un véritable caprin. Le vote reste symbolique, l’animal ne pouvant légalement gouverner la commune. Mais le message est limpide : plutôt un animal que vous.
Plus de six décennies plus tard, Yoyo trône toujours, figé dans sa vitrine muséale. Weber Porfírio, historien et guide au Museu do Ceará, où le bouc est conservé, confie que l’animal est « un peu devenu [leur] Mona Lisa. Les gens viennent au musée juste pour le voir. » L’histoire de Yoyo, explique-t-il, leur est essentiellement parvenue par transmission orale, mais elle résonne encore aujourd’hui sur l’état de nos démocraties actuelles. « Son élection venait de l’énervement de voir que les politiques sont plus concernés par leurs petites personnes et avides de pouvoir que par l’amélioration du niveau de vie des gens. » Car ce vote n’avait rien de folklorique : c’était un acte de pure défiance. À Fortaleza, élire un bouc était la seule façon de dire collectivement que le système politique avait échoué. Que les humains en charge avaient trahi leur mandat au point qu’un ruminant ferait mieux l’affaire.

Le destin de Yoyo avait d’ailleurs tout du conte moderne. Arrivé à Fortaleza par une famille de migrants, le bouc avait été vendu à une industrie qui fabriquait des sacs. Mais au lieu de finir dans les ateliers, il fut remis en liberté, créant ainsi son propre mythe. On racontait qu’il se promenait dans un parc de la ville en buvant et en fumant, sans se douter du destin politique qui l’attendait.
En 2001, à Marseille, c’est la même logique qui anime Serge Scotto lorsqu’il présente son teckel Saucisse aux élections municipales. Pas d’élection officielle possible (un animal ne peut légalement se présenter en France), mais une candidature provocatrice avec programme satirique. Son « cri » de ralliement ? « Pour une "sauciété" plus humaine contre une vie de chien ». Derrière le gag, une charge frontale contre la gestion de la ville et, plus largement, contre l’impuissance du système politique traditionnel. Saucisse n’a pas été élu (même s’il a reçu 4 % des voix), mais sa candidature a généré une couverture médiatique internationale et posé une question gênante : quand un teckel recueilli dans une poubelle de la SPA incarne mieux l’espoir de changement qu’un candidat humain, quid de l’état de la démocratie représentative ?

En fait, l’histoire politique regorge de ces moments où l’urne se transforme en exutoire créatif. Parce qu’au-delà des animaux, c’est toute une galaxie de candidatures improbables et de bulletins farceurs qui témoigne de cette défiance. Au Canada, le Parti Rhinocéros, formation satirique fondée en 1963, a promis pendant des décennies de repaver les autoroutes avec des briques de fromage et de déménager les Rocheuses pour améliorer le climat. En Russie, dans les années qui ont suivi l’effondrement soviétique, « Aucun de ces candidats » est devenu une option si populaire que certaines élections locales ont dû être annulées.
Au Royaume-Uni, le Official Monster Raving Loony Party perpétue cette tradition depuis 1983, promettant élection après élection des mesures aussi absurdes que nécessaires pour rappeler l’absurdité du système. Dans une autre lignée satirique, Count Binface, un personnage vêtu d’un costume de poubelle spatiale, s’est fait connaître en se présentant contre Boris Johnson lors des élections de 2019. Ces candidats satiriques britanniques, qu’ils soient partisans du chaos loufoque ou ambassadeurs intergalactiques autoproclamés, incarnent élection après élection cette vérité simple : la dérision peut être une forme légitime de participation démocratique. En France, Quentin Faucompré et Cyril Pedrosa à travers Le Grand Soulagement, nous offrent un étrange mélange d’expérimentation graphique, de satire douce et de pamphlet existentiel. Avec pour objectifs de “Remplacer Darmanin par un bouquet de persil”, ou “Hanouna par un cornet de frites”, ils illustrent à merveille ce besoin d’exprimer, par le rire ou par l’absurde, ce que les programmes classiques peinent à soutenir.
Mais il existe une autre lignée d’élections animales, autrement moins subversives. Chaque matin, Mayor Max III entame sa journée comme n’importe quel élu californien : petit déjeuner, toilettage, rencontres. Sauf que Mayor Max est un golden retriever de quatre ans qui règne sur Idyllwild, petit village de montagne niché à 1 600 mètres d’altitude. Troisième du nom d’une dynastie canine inaugurée en 2012, il a hérité du poste l’année dernière après le décès de son oncle Mayor Max II.
Phyllis Mueller, la maîtresse de Mayor Max, explique le système : « Idyllwild est une census-designated place du comté de Riverside, donc la gouvernance ne se fait pas à notre niveau. La nomination de Max, c’est vraiment pour la symbolique. » Une census-designated place, littéralement, c’est un territoire que le recensement américain reconnaît comme une commune…mais sans gouvernement municipal propre : l’endroit existe, les habitants existent, mais l’administration locale, elle, est en option. Le territoire n’est délimité que pour des raisons purement statistiques. Concernant Idyllwild, leur fonctionnement électoral est simple : un vote égale un dollar, et les fonds récoltés vont aux associations de protection des animaux. « Mais Max prend son rôle très au sérieux, ajoute-t-elle. Tous les jours à 16h, il va se balader pour rencontrer les gens. Il va dans des écoles, dans des hôpitaux. De nombreuses personnes se déplacent pour lui rendre visite, même des sénateurs. »
.png)
À quelques milliers de kilomètres de là, dans le Vermont, Lincoln, la chèvre nubienne, partage un destin similaire. Élue maire honorifique de Fair Haven en 2019 à l’âge de trois ans, elle a remporté un scrutin organisé dans le but de récolter de l’argent pour la création d’un nouveau terrain de jeux municipal. Seize autres animaux étaient en lice (chiens, chats, poulet) mais c’est Lincoln qui l’a emporté avec 13 votes, lors de cette élection ouverte aux enfants de l’école primaire locale. Son mandat d’un an l’a vue participer à des cérémonies, des parades, incarnant pour la communauté une mascotte démocratiquement désignée.
Dans le Devon, Patrick le Poney poursuit la même tradition. Kirk Petrakis, son propriétaire, raconte son parcours : « Patrick est à la base la mascotte militaire du Mémorial du cheval de guerre et aussi un poney de thérapie. Comme il était très aimé et qu’il apportait du réconfort à tout le monde, il a été décidé de l’élire maire. » L’investiture a été prise au sérieux : « Il a eu une vraie cérémonie présidée par le député local. » Depuis, Patrick est devenu une star : pages de journaux internationaux, passages télé, 164 000 abonnés sur Facebook pour les boomers, 115 000 sur TikTok pour la gen Z. « Il a créé tellement de bruit qu’il a même eu des haters qui se sentaient menacés par son investiture », sourit Petrakis. Ces cas ont un point commun : ils ne sont pas des actes de rébellion, mais des célébrations. Des levées de fonds déguisées en scrutins, des exercices pédagogiques pour initier les enfants au processus démocratique. Ces animaux-élus incarnent la cohésion locale, génèrent de la sympathie médiatique, font venir les touristes. Leur absence totale de pouvoir décisionnel est assumée, presque revendiquée. Personne ne s’y trompe : il s’agit de symboles consensuels, pas de bulletins protestataires.
.jpg)
La beauté de ces candidatures absurdes, c’est qu’elles révèlent une vérité dérangeante : parfois, les électeurs préfèrent confier leur destin à un golden retriever, une chèvre ou un poney plutôt qu’à un élu en costume-cravate. Non pas parce qu’ils croient que l’animal fera mieux, mais précisément parce qu’il ne fera rien. Et dans un monde où faire quelque chose a si souvent rimé avec trahir, détourner, corrompre, ne rien faire commence à ressembler à une promesse de campagne crédible. Aujourd’hui, Yoyo repose dans son musée brésilien, Mayor Max se promène sur les sentiers californiens, Lincoln broute tranquillement dans le Vermont, Patrick parade dans le Devon. Ailleurs, d’autres animaux attendent leur tour, des personnages de fiction affûtent leurs arguments. Et à chaque fois qu’un bulletin porte le nom d’un être incapable de gouverner, c’est la même question qui résonne dans l’isoloir : entre celui qui ne peut pas et celui qui ne devrait pas, qui mérite vraiment notre confiance ?
Cet article est issu du 10ème numéro de Climax, On peut plus rien lire, disponible ici